Hiver à Sokcho – Elisa Shua Dusapin

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Je vais faire d’une pierre deux coups avec cet avis sur un Hiver à Sokcho. Déjà marquer ma participation au feu feu Challenge 1% Rentrée Littéraire 2016 (enfin je crois que je suis encore dans les temps car c’est jusqu’à fin juillet mais je n’ai écrit qu’une seule critique des six livres que j’ai lus ^^’) et aussi introduire la série d’articles qui vous racontera notre voyage familial en Corée du Sud au mois d’avril 2017.

En septembre 2016, nous savions déjà que nous allions assouvir ce rêve d’aller visiter la Corée du Sud. J’ai donc été très intéressée par ce petit roman qui se passe à Sokcho, une ville côtière de Corée de Sud, très proche de la frontière avec la Corée du Nord. Il se trouve que je connaissais déjà un peu la ville de nom car c’est là que vit le père de notre amie sud-coréenne (et que c’était un des seuls lieux où on pouvait jouer à Pokémon Go à sa sortie). J’ai ensuite entendu parler de ce roman en formation et la libraire n’a pas tari d’éloges sur « ce bijou ».

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Autant dire que mes attentes étaient grandes. Et bien, j’ai ADORE ce roman. J’ai apprécié que l’intrigue soit lente, se déroule très lentement, dans de petits gestes. J’ai aimé les descriptions des poissons très précises de la narratrice, de la nourriture en général et de sa préparation qui a une part très importante dans la culture coréenne. J’ai beaucoup aimé les personnages, cette rencontre un peu improbable. Ca m’a évidemment fait penser à Lost in Translation avec quelque chose de plus frais (normal c’est l’hiver). Bon je sais que beaucoup de personnes à qui j’ai conseillé ce roman ne l’ont pas trop aimé, ont trouvé qu’il n’y avait pas assez d’action ou n’ont pas été sensibles à l’atmosphère qui s’en dégage et se sont ennuyés. Cela dit le roman est très court (140 pages) et les chapitres aussi, alors vous ne prenez pas un risque immense et vous rendrez vite compte si ça ne vous plaît pas.

Pour les extraits, on commence par l’incipit (et après promis je vous raconte un peu l’intrigue)

Il est arrivé perdu dans un manteau de laine.
Sa valise à ses pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversée sans me voir. L’air ennuyé, il a demandé en anglais s’il pouvait rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. Je lui ai donné un formulaire. Il m’a tendu son passeport pour que je le remplisse moi-même. Yan Kerrand, 1968, de  Granville. Un Français. Il avait l’air plus jeune sur la photo, le visage moins creux. Je lui ai désigné mon crayon pour qu’il signe, il a sorti une plume de son manteau. Pendant que je l’enregistrais, il a retiré ses gants, les a posés sur le comptoir, a détaillé la poussière, la statuette de chat fixée au-dessus de l’ordinateur. Pour la première fois je ressentais le besoin de me justifier. Je n’étais pas responsable de la décrépitude de cet endroit. J’y travaillais depuis un mois seulement.

Hiver à Sokcho raconte donc la rencontre d’une jeune franco-coréenne qui travaille dans une pension de Sokcho avec un français, dessinateur de bande-dessinée, qui est venu chercher l’inspiration hors saison. La narratrice n’est jamais venue en France, mais ce pays l’intrigue et cet étranger aussi. Au coeur de l’hiver coréen, dans une ville vide, une relation va se tisser entre eux.
Je vous ai choisi un bel extrait avec les descriptions précises de cuisine que j’ai tant appréciées.

Les poulpes étaient minuscules. Je pouvais en prendre une dizaine par poignées. Je les ai triés, puis caramélisés avec des échalotes, de la sauce soja, du sucre et de la pâte de piment diluée dans de l’eau. J’ai réduit le gaz pour qu’ils ne s’assèchent pas. Une fois la sauce suffisamment condensée, j’ai ajouté du sésame et la pâte de riz gluant, le tteok, en rondelles de la taille d’un pouce. Je me suis mise à couper des carottes. Dans leur reflet sur la lame, les rainures végétales se confondaient curieusement avec la chair de mes doigts.
Un courant d’air a refroidi la pièce. En me retournant, j’ai vu Kerrand entrer. Il voulait un verre d’eau. Il a bu en observant mon plan de travail comme un tableau qu’on ne comprend pas. Déconcentrée, je me suis entaillée la paume. Le sang a moussé sur les carottes, durci en croûte brunâtre. Kerrand a sorti un mouchoir de sa poche. Il s’est approché pour l’appliquer sur ma plaie.
– Il faut faire attention.
– Je n’ai pas fait exprès.
– Heureusement.
Il a souri, sa main pressée contre la mienne. Je me suis dégagée, mal à l’aise. Il a désigné un poêle.
– C’est pour ce soir ?
– Oui, à dix-neuf heures, dans la salle à côté.
– Il y a du sang.
Constat, dégoût, ironie. Je n’ai pas compris la nature de son ton. Entre-temps, il était ressorti.
Il n’est pas venu manger.

Vous avez senti l’affront à la fin du paragraphe ? 😀
Car s’il est beaucoup question de cuisine, de la préparation, la question de ce qu’on refuse de manger est aussi importante dans le roman, notamment dans la relation entre la narratrice et sa mère (qui est marchande de poissons).
Le premier chapitre se clôt sur la scène suivante, qui est un motif récurrent dans le roman, jusqu’à la toute fin.

Ce soir-là encore, je l’ai épié par sa porte entrouverte. Il semblait plus vieux, courbé à son bureau. Il avait griffonné un buste de femme cambré, seins nus, pieds à demi cachés par la courbe d’une fesse. Elle se roulait sur un futon. Il a tracé un parquet, les détails du futon, comme pour l’éviter elle, mais son corps sans visage réclamait la vie. Le décor au crayon terminé, il a pris la plume pour lui donner des yeux. La femme s’est assise. Droite. Les cheveux tirés en arrière. Le menton attendait sa bouche. La respiration de Kerrand s’est accélérée au rythme de son coup de plume, jusqu’à ce que sur la feuille, des dents très blanches explosent de rire. Une voix trop basse pour une femme. Kerrand a fait couler tout l’encre du pot, la femme a titubé, cherché à crier encore, mais le noir s’est glissé entre ses lèvres jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

Pour un premier roman, écrit par une personne si jeune (25 ans), c’est très impressionnant. Une belle porte d’entrée dans la littérature sud-coréenne.
 

PS : pour les curieux d’histoires coréennes, je vous signale un autre roman français de la rentrée littéraire 2016 (que je n’ai malheureusement pas encore lu) : Eclipses Japonaises de Eric Faye qui s’intéresse aux « évaporés », soit des civils japonais kidnappés et transformés en espions par la Corée du Nord.

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