Titus n’aimait pas Bérénice – Nathalie Azoulai

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Dernière étape du Challenge 1% Rentrée Littéraire ! (au mois de juin, il était temps !)

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Ce roman m’a intrigué car il était le seul écrit par une femme à avoir passé la dernière sélection du Goncourt. Le titre m’a aussi intrigué car il me rappelait la première phrase d’Aurélien, un roman d’Aragon que j’aime énormément : « la première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva fort laide ».

J’ai eu plusieurs échos avant d’entamer cette lecture, tout d’abord que « c’était un roman très voire trop classique » et ensuite que l’histoire d’amour contemporaine était un peu accessoire. Personnellement, j’ai trouvé le livre plutôt équilibré entre l’histoire contemporaine et la vie de Racine. J’ai a-do-ré tous les passages concernant la traduction latine – ce qui n’est pas très étonnant pour une ancienne étudiantes en lettres classiques. J’ai aussi beaucoup apprécié me plonger dans la vie de Racine, que je connais fort mal (j’ai toujours préféré les oeuvres de Corneille en classe). J’ai trouvé que ce livre donnait vraiment chair au « personnage » de Racine, qu’il permettait de bien comprendre le XVIIème siècle, d’y entrer et d’une certaine manière d’y vivre d’une manière concrète. Pour moi, le récit contemporain est tout à fait nécessaire pour nous permettre d’entrer dans le livre et nous rendre accessible Racine, le XVIIème siècle, le jansénisme et la version latine.

Place aux extraits avec comme d’habitude l’incipit.

Titus mange goulûment. Il a une faim proportionnelle à l’énergie que lui demande ce moment. Bérénice ne touche pas à son plat. Elle reste immobile, le regard fixé sur son assiette. Puis elle pleure. Il la prend dans ses bras. Elle veut s’en aller, il la retient. Quel monstre suis-je ? dit Titus en essuyant une dernière fois les pleurs de celle qu’il a tant aimée, mais sa décision ne change pas. Titus aime Bérénice et la quitte.

Titus quitte Bérénice pour ne pas quitter Roma, son épouse légitime, la mère de ses enfants.

(…)

On dit qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour. On dit aussi des tas d’autres choses dont la banalité finit par émousser la vérité.

C’est comme une maladie, c’est physiologique, il faut que l’organisme se reconstitue.

Le roman fait donc alterner trois récits, celui d’un Titus et d’une Bérénice contemporains, celui d’une narratrice qui se remet d’une rupture en lisant Racine, et la vie de Racine.

Un deuxième extrait avec l’irruption de Racine dans le récit de la narratrice.

Et puis, un jour, au milieu d’une autre confession que la sienne ou en réponse à la sienne, elle entend, Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !

La voix est grave, le regard vague, la poitrine mobilisée. C’est touchant et c’est pathétique. C’est singulier et c’est choral, cette voix en appelle une autre qui en appelle une autre, à l’infini. Elle sourit.

 

Ce soir-là, en rentrant chez elle, elle cherche toutes les pièces de Racine que sa bibliothèque contient. Andromaque, Phèdre, Bérénice. Il lui en manque, combien en a-t-il écrit ? Elle achètera les autres dans la foulée.

Elle trouve une façon de vivre, une routine sonore, une gestuelle. Elle se prépare une tasse de thé, elle lit à haute voix, pendant des heures. Elle ne sait pas spécialement dire des alexandrins mais elle s’applique. Elle escamote des syllabes, elle hésite sur des liaisons. A force, elle progresse, se satisfait de plus en plus du roulis qui se forme en elle et dans la pièce l’emporte sans bouger. Quand sa voix se fatigue, elle se refait une tasse de thé chaud qu’elle boit à petites gorgées. Ensuite elle murmure les vers car elle a toujours besoin que ses lèvres claquent, bougent dessus, qu’il y ait un contact entre eux, l’air et la chair. Ses yeux ne lui suffisent pas, elle a besoin de les mâcher.

Et puis donc mon extrait préféré du roman, quand Jean Racine, encore en formation, essaye de traduire un vers de Virgile concernant Didon.

Pour se consoler, Jean s’immerge dans Virgile comme jamais. La discipline [de sa nouvelle école] étant moins stricte, il n’a qu’à dire qu’il travaille son latin pour qu’on le laisse tranquille. On ne cherche même pas à savoir à quels textes il s’adonne.

Il lit presque exclusivement le chant IV. La proscription tend un voile entre le texte et lui, mais jour après jour ses yeux s’habituent à lire à travers.

Caeco carpitur igni.

La reine Didon se consume d’un feu aveugle. Ce n’est pas le feu qui est aveugle mais ceux qui devraient le voir et ne le voient pas. Pour traduire caeco, Jean hésite entre secret et caché. Virgile adore revoir les attributions, déplacer les qualités.

Caeco carpitur igni. Quoiqu’il fasse, où qu’il soit, les trois mots lui reviennent. Il les voit comme gravés dans la pierre, les prononces dans les longs couloirs, en se couchant, le matin au réveil.

Caeco carpitur igni. Pourquoi le sang de la reine coule-t-il comme une lave ?

De ses réflexions, il ne parle à personne, mais il traduit encore et encore, sans cesse, parfois jusque tard dans la nuit. (…) Mais le français est si plat, se désespère Jean. Il s’amuse à chambouler l’ordre de toutes les phrases jusqu’aux sermons de la messe. (…) Un jour, après une messe particulièrement longue, il sort non seulement épuisé mais surtout effrayé à l’idée que son esprit puisse être dérangé, atteint d’un syndrome particulier qui l’empêche d’adhérer à une syntaxe claire et logique. Il se dépêche de l’écrire à Hamon qui lui répond qu’une telle maladie n’existe pas et qui l’invite à pratiquer moins de latin pendant quelque temps. Jean lui renvoie une deuxième lettre où, en plus de le remercier, il lui demande des précisions physiologiques sur le mal de Didon. Caeco carpitur igni. Est-ce possible selon vous ? demande-t-il. A quelle température peut s’élever le sang d’une femme ? Le médecin lui répond que le sang du Christ comme celui des femmes n’a rien à voir avec le feu, que d’y songer en soi est un blasphème.

(…) Comme lorsque Virgile écrit de Didon : resistitque in media voce… Jean commence par noter ce qui vient couramment, « elle s’interrompt » puis « reste sans voix », mais ça ne va pas. Il finit par écrire, « et s’arrête au milieu de sa parole ». C’est étrange mais c’est ainsi que Virgile l’a conçu : Didon s’arrête de parler parce qu’elle s’empêtre dans la boue de ses propres mots.

Cette nuit-là, quand il s’endort, Jean croit entendre la voix rauque et chargée de la reine, se demande à quoi ressemblent celles des moniales quand elles prient.

(…) La plaie qui l’a percée siffle dans sa poitrine. Le vers n’exige aucune effort de mémoire tant il est souple, plus fluide que tout ce qu’il a déjà traduit, impossible à oublier. Il se le répète encore et encore. La plaie qui l’a percée siffle dans sa poitrine. La plaie qui l’a percée siffle dans sa poitrine. Sur la pente de l’élégie, Jean vient de faire pour la première fois une foulée de douze pas.

**********

Bilan de ce challenge : cette année pas de coup de coeur absolu, comme l’année dernière avec Pas Pleurer de Lydie Salvaire. J’ai mieux varié les éditeurs que l’année dernière, et j’ai réussi à respecter la parité et à lire au moins un premier roman.

Par contre j’ai vraiment préféré les romans écrits par des femmes, sans que ce soit un critère, au moment de faire un classement, ben les auteures sont en tête !

Challenge Rentrée Littéraire 2015

  1. La Terre qui penche de Carole Martinez
  2. D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan
  3. Titus n’aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai
  4. La variation chilienne de Pierre Raufast
  5. Les loups à leur porte de Jérémy Fel
  6. Boussole de Mathias Enard

4 réponses à “Titus n’aimait pas Bérénice – Nathalie Azoulai

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