La Terre qui penche – Carole Martinez

Deuxième étape pour le Challenge 1% Rentrée Littéraire.

Je n’avais jamais lu de roman de Carole Martinez avant cet automne. Au Club Lecture de la Médiathèque où je travaille, les participants ont cité son nom, je l’ai donc retenu dans un coin de ma tête.

terremartinez

La Terre qui penche se passe dans le même univers qu’un précédent roman de Carole Martinez intitulé Du Domaine des Murmures (Prix Goncourt des Lycéens 2011 – sachez-le, les lycéens ont souvent meilleur goût que leurs homologues adultes…). J’ai donc d’abord lu le Domaine, qui est un roman magnifique, prenant et court donc vite dévoré, vraiment je vous le recommande. C’est donc avec grand enthousiasme que j’ai entamé La Terre qui penche. Pour être un peu déçue pendant les 20 premières pages car en fait même si l’univers narratif est le même, c’est très différent du Domaine. Déjà deux siècles se sont écoulés entre les deux romans, mais le style est également différent, il y a beaucoup plus de distance avec les personnages (là où on avait l’impression de vivre dans la tête d’Escarlemonde, l’héroïne du Domaine). Et puis je me suis fait à ce nouveau style et j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. On retrouve (avec plaisir) certains personnages du Domaine, qui sont devenus des légendes ou des créatures légendaires (mais les narratrices donnent assez d’éléments pour qu’on ait pas vraiment besoin de lire le Domaine avant La Terre, bref on peut lire La Terre qui penche de manière indépendante).

Il y a donc deux narratrices qui alternent, présentées comme deux âges de la même personne, « la petite fille » et « la vieille âme ». La petite fille annonce dès les premières pages qu’elle est morte à 12 ans et la vieille âme qu’elle hante le Domaine depuis tout ce temps en se remémorant sa (courte) vie mais en ayant oublié les circonstances exactes de sa mort. Le roman raconte l’histoire de Blanche, qui n’a jamais connu sa mère, et qui est emmenée par son père (avec lequel elle n’a pas de rapports très chaleureux) pour être mariée au fils du Seigneur de Hautepierre (là où la terre penche donc). Au fur et à mesure que Blanche grandit dans le palais de son fiancé, elle réussit à glaner des informations sur l’histoire de ses parents, sur sa naissance et sur l’identité de sa mère.

L’univers de la petite fille est un univers merveilleux, très proche des contes, où l’on retrouve aussi la cruauté des contes. On retrouve d’ailleurs certains personnages typiques des contes (l’ogre, les filles de l’ogre, la sorcière, la maison de pain d’épices, etc) retravaillés pour entrer dans l’univers médiéval de Carole Martinez. Cette relecture des contes est absolument fascinante et représente un des gros atouts du roman. Il y a aussi beaucoup de poésie dans la façon dont l’auteur a construit ses personnages (la postface signée de l’auteure est très intéressante sur ce point mais je ne peux pas vous la citer car elle révèle la fin du roman), dans la façon dont elle les décrits, on est vraiment transportés dans ce Domaine des Murmures médiéval. On retrouve la belle langue de Carole Martinez, bien travaillée, précise. On retrouve aussi la distance avec le merveilleux médiéval, tout est présent dans le texte, les éléments merveilleux présentés comme tels par les personnages et une distance de la part de la vieille âme et Carole Martinez laisse le lecteur faire son choix.

J’ai été un peu déçue de la fin du roman, qui m’a parue assez artificielle et pas amenée aussi finement que d’autres éléments de l’intrigue. Dans les petites déceptions, le roman est plus gros que le Domaine et le style un peu plus sec ce qui rend la lecture un peu plus ardue (j’ai lu le Domaine en deux jours, la Terre en une semaine). Enfin rien qui n’altère vraiment le plaisir général de cette lecture.

Deux extraits à présent. Tout d’abord l’incipit, qui n’est pas du tout représentatif du reste du roman mais permet de se familiariser avec le style de Carole Martinez et introduit un personnage important du livre, la Loue, la rivière au bord de laquelle la Terre penche  :

La vieille âme

A tes côtés, je m’émerveille.

Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.

Tu dors, ô mon enfance,

Et, pour l’éternité, dans la tombe, je veille.

(…) Dans la brume du petit matin, elle a soudain figé ses eaux vertes tout du long, si bien qu’en amont de la Furieuse, les aubes des moulins se sont arrêtées de tourner, comme engluées dans du métal fondu. Dès que l’haleine humide et claire qui la nappait de vapeurs nocturnes est remontée à flancs de coteaux jusqu’à se dissoudre tout à fait dans la chaleur du jour, dès que la rivière est apparue, nue, débarassée de ses longs voiles laiteux, les meuniers de la vallée ont découvert que la Loue enchanteresse s’était changée en miroir : plus rien ne bougeait dans son lit que le reflet du monde des berges et celui des nuages épars de mai. Alors, à mesure que le jour s’est déplié sur cette terre qui penche, la vie du dehors s’est laissé prendre au piège de sa propre image, étonnée de voir des contours si nets à la surface des eaux mortes et inquiétantes qu’aucune ondulation ne venait plus troubler. La Loue faisait silence et, jusqu’à ce que les cloches aient sonné sexte, on n’a plus entendu le moindre clapotis contre les pierres. Chut : Chut ! (…) Alors, depuis sa source, la rivière a soudain vomi une vague haute comme un clocher qui a détruit moult pressoirs et noyé tous les Narcisse dont elle suçait l’image depuis le matin : vingt meuniers, trois braconniers, une poignée de pêcheurs, quelques innocentes lavandières, une dizaine de bonnes vaches appartenant aux gens de Moustier, et six moutons avec leur trop petit berger – (…) Les noms propres m’échappent ! Cela me rend folle.

(…) On a enterré les noyés avec les autres morts, tous les autres, et Dieu sait s’il y en avait eu déjà pendant ce printemps 1361, et les hommes qui restaient avaient tant à faire qu’ils n’ont pas aussitôt réparé les moulins. Ce mercredi de la Sainte-Judith est resté dans les mémoires celui où la rivière a été prise de folie meurtrière.

Est-ce ainsi que pleurent les rivières ?

Et puis donc dans le premier tiers du roman, ce combat entre Blanche, l’héroïne, et Bouc, l’ogre au service de son père, au coeur de la forêt.

La nuit tombe plus vite en forêt qu’ailleurs (…). Les êtres du jour s’effaceront bientôt, tandis que surgiront d’autres bêtes, ces créatures plus mystérieuses qui s’emparent du silence des bois dès que le jour n’est plus. (…) Tu te caches pour épier celui qui chante ainsi, tout seul au beau milieu de la forêt, mais te retrouver dans cette posture ravive ton dégoût, alors tu préfères t’avancer franchement vers cet homme blessé, à découvert, (…) tu le reconnais et voyant son pied pris dans un énorme piège à loup et tout le sang qu’il a perdu, tu devines qu’il ne réussira jamais à se dégager. Tu devines qu’il va crever bientôt, lui qui aime toutes les petites filles autant que toi.

(…) Voilà un bon moment que l’homme ne parle plus et qu’il reste immobile, la tête penchée en avant. Tu souffles sur les braises pour qu’elles s’embrasent de nouveau et ton visage est si près du feu moribond que tes joues te brûlent. S’il est crevé, Bouc n’a plus besoin de la cape qu’il porte par-dessus sa cotte, il n’aura plus froid, lui, cette nuit, alors que toi si. Tu auras froid et peur et, quand le feu sera éteint, tu n’y verras plus rien et il te sera difficile de récupérer cette cape dans le noir absolu. (…) Tu veux te reculer, mais il est déjà trop tard, Bouc n’a plus de forces, mais il en a tout de même assez pour se jeter sur toi, t’attraper et te plaquer contre lui. « Alors, gamine, on détrousse les morts ? »

(…) Et il appuie la lame de son épée contre ta gorge, tu la sens barrer ton cou d’une ligne glacée. (…)  » – Ta mère a accouché ici, sur l’une des berges de la rivière. Elle a mis au monde deux petites filles. L’une était un joli poupon doré et l’autre un tout petit être affreux, trop rachitique pour téter, qui n’aurait sans doute pas survécu si on ne l’avait pas confié à la cuisinière des Murmures. Cette femme a installé le minuscule monstre dans une boîte en bois pleine de laine et lui a fait laper à la cuillère le lait qu’elle tirait de ses propres seins. Une créature inachevée, sortie trop tôt, qui a dû passer plusieurs jours près du feu ou dans le four à pain comme un petit gâteau sous la surveillance de cette cuisinière ou de sa mère. (…) Tu aimes les histoires que te raconte le Bouc avant de dormir ? Hein, mon Oiselot. Dis-moi, avoue que tu les aimes. Fais-moi ce plaisir-là. On ne sait pas qui va s’endormir en premier. Toi ou moi. Nous sommes tous les deux pris au piège, tu sais. »

(…) Avant que sa deuxième main ne revienne, tu dégages l’un de tes poignets et tu griffes l’ogre au visage, tu vises ses yeux, mais tes coups le font rire plus fort encore et ne l’arrêtent pas. (…) Tu gigotes dans tous les sens, en hurlant et en appelant tes loups aux crocs d’azur [présents sur le blason de son père]. Tu les appelles à l’aide. Mais ils ne viennent pas, ces loups, qui ne courent que dans ta tête, et soudain, tout s’arrête. Plus rien ne se passe. Rien. Les mains de Bouc se sont immobilisées et sa tête s’est abandonnée sur le rocher. Il sourit.

Tu te dégages les bras de l’ogre, tu reprends ta place à distance, assise de l’autre côté du feu, tremblante, recroquevillée dans ta chemise déchirée, ta petite chemise qui est ton ciel, déchirée, et tu insultes tes loups en pleurant de rage. Ces trois loups inutiles qui ne te protègent pas plus maintenant que lorsqu’ils n’étaient que broderies sur ton habit. (…) Tu renonces à les faire sortir des sous-bois, à les faire sortir de ta tête, et tu trembles un moment, avant de te décider à regagner les bras du cadavre encore tiède, des bras devenus inoffensifs, et tu t’enroules dans la cape de Bouc que tu ne parviens pas à dégager de sous son corps.

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