John Lennon – Instant Karma! (février 1970)

Le Plastic Ono Band continue sa carrière, et John Lennon sort son troisième single « solo » en février 1970. Pour en assurer la promo (et en l’absence de clip), le groupe se produit le 11 février 1970 à l’émission anglaise Top of the Pops.

Troisième prise de l’émission

Conforme à son concept, le « Plastic Ono Band » est composé sur scène de membres qui sont différents de ceux qui ont enregistré la chanson en studio (à part John Lennon ). Notons que Yoko Ono procède sur scène à une performance artistique, la serviette hygiénique lui bandant les yeux et le tricot étant là pour dénoncer la place donnée aux femmes dans la société.

John Lennon et Yoko portent les cheveux courts car après leur campagne de « bed-in » où ils promouvaient le « hair peace » (la paix pour les cheveux et/ou les poils), ils ont coupé leurs cheveux pour marquer le début d’une ère nouvelle et les ont vendu aux enchères en reversant les gains à leur mouvement pour la paix.

L’enregistrement

La chanson a été écrite et enregistrée très rapidement, en une dizaine de jours. Lennon a fait appel à Phil Spector avec qui il est en train de travailler avec les Beatles sur la production de l’album Let it Be. Phil Spector utilise sur Instant Karma! sa fameuse méthode d’enregistrement « Wall of Sound » (« Mur de son ») qui consiste à enregistrer une première fois les instruments, puis à les diffuser dans une chambre d’écho où le son est à nouveau enregistré, amplifié par la réverbération.

Les premiers accords au piano sont empruntés à l’intro d’une chanson des années 60, Some Other Guy de Richie Barett, que les Beatles jouaient souvent au Cavern Club à leurs débuts.

John Lennon avait écrit la chanson le matin du 27 janvier 1970, puis content de sa production avait réservé dans la foulée un studio aux studios d’Abbey Road pour l’après-midi et la soirée. George Harrison lui suggère d’appeler Phil Spector, celui-ci était libre et passe au studio, et le titre est enregistré avec d’autres musiciens qui passaient par là (Billy Preston au piano, Klaus Voormand à la basse, Alan White à la batterie et George Harrison à la guitare acoustique).

Au bout d’une dizaine de prises, la chanson était enregistrée. Vers 3h du matin, la production était terminée avec l’enregistrement des choeurs par toutes les personnes qui traînaient autour du studio notamment des connaissances de Billy Preston qui rentraient d’un nightclub. La chanson du karma instantané est donc elle-même une chanson instantanée.

La symbolique

Cette chanson est assez intéressante dans la carrière de John Lennon car elle marque un tournant symbolique par rapport aux thèmes développés avec les Beatles. En effet, Lennon était familier des concepts bouddhistes. Parrallèlement à sa découverte des drogues et du psychédélisme au milieu des années 60, il s’est intéressé aux philosophies orientales. C’est George Harrison qui a introduit ces idées dans le groupe après avoir été l’élève de Ravi Shankar. Lennon écrit en 1966 Tomorrow Never Knows qui reprenaient les idées fortes du livre The Psychedelic Experience de Timothy Leary, livre qui adaptait le Livre des morts tibétain pour un public occidental. Plus tard, en 1968, les quatres garçons dans le vent iront faire un séjour en Inde, accompagnés de leurs compagnes respectives et d’amis, auprès du Maharishi Mahesh Yogi, concepteur de la Méditation transcendantale (le séjour se terminera mal, Mia Farrow accusant le Maharishi d’avoir essayé d’abuser d’elle sexuellement, ce qui provoquera la colère et le départ précipité des Beatles).

Il est assez difficile de savoir si Lennon était vraiment sérieux et s’il adhérait vraiment aux idées bouddhistes. Il gardait une certaine distance lorsqu’il parlait de cette chanson (« je ne savais pas du tout de quoi je parlais, j’ai mis bout à bout des paroles que j’entendais souvent »).

Instant Karma! est pour moi un pendant direct à Tomorrow Never Knows car l’ironie de John Lennon est cette-fois ci plus claire. La légende raconte que Lennon aurait eu l’idée du karma instantané lors d’une conversation avec la nouvelle compagne de l’ex-mari de Yoko Ono (c’est bon vous suivez ?) c’est-à-dire l’idée que la « conséquence d’une action est immédiate plutôt que différée à la prochaine vie ».

C’est m’est apparu évident. Tout le monde parlait du karma, surtout dans les années 60. Mais il m’a semblé que le karma c’est un instant qui peut aussi bien influencer ta vie passée comme ta vie future. Il va vraiment y avoir une réaction à l’action que tu fais maintenant au présent. (Interview de John Lennon par David Sheff, 1980)

Il y a tout de même un aspect ironique dans l’utilisation du mot « instantané » (« instant ») comme le souligne Lennon lui-même :

J’étais aussi fasciné par les publicités et la promotion comme une forme d’art. Alors l’idée d’un « karma instantané » était comme l’idée d’un « café instantané » : présenter quelque chose de bien connu dans une nouvelle forme. Ca m’a plu. (Interview de John Lennon par David Sheff, 1980)

Ce n’est donc pas une « critique » de la théorie du karma mais une mise à distance par la publicité. Ici, dans cette chanson, se rencontre les deux influences majeures de l’art des années 70 soit les philosophies orientales (qui seront adaptés par les occidentaux dans le courant spirituel du new age) et la publicité et son pendant artistique le pop art. La phrase « Who in the hell d’you think you are ? A super star ? Well, all right you are ! » (Mais qui crois-tu être ? Une super star ? Bon ok tu l’es !) me semble être une référence aux « 15 minutes de célébrité » d’Andy Wharol.

Lennon n’a d’ailleurs jamais caché son attrait pour le travail de Wharol et autres artistes du pop art.

Ancien étudiant du Liverpool College of Art, John Lennon apprécie tout particulièrement les artistes du pop art. « J’admire Andy Wharol » dit-il en 1970, « j’aime bien la boîte de soupe Campbell. C’était quelque chose ! » – John Lennon, icône du pop art, Peter Doggett

Visiteurs devant "Campbell Soup Cans" - Moma de New York - Photo de Ben Gillin

Visiteurs devant « Campbell Soup Cans » au Moma de New York (photo Ben Gillin)

Cette oeuvre exposée en 1962 dans une galerie de Los Angeles est composée de trente-deux toiles peintes représentant chacune une boîte de soupe Campbell. Les peintures ont été fabriquées avec un procédé sérigraphique qui sera la marque de fabrique de Wharol. C’est avec cette oeuvre que le « pop art » (courant artistique né en Grande-Bretagne dans les années 50) fait son entrée aux Etats-Unis. Le choc est grand à la découverte de cette oeuvre car son aspect commercial la détache de ce qui est considéré alors comme « de l’art » ou même « de la peinture » (puisque Wharol ne peint rien lui-même, c’est une machine qui réalise les peintures). Les artistes « pop art » cherchent ainsi à valoriser la culture populaire en montrant que n’importe quel objet peut devenir artistique si on l’isole de son contexte et qu’on l’expose comme une oeuvre d’art (ce que faisait déjà Duchamp et son urinoir). Au-delà de cette question, le pop art utilise des techniques qui ne sont pas considérés comme artistiques mais industrielles. Le fait que les peintures soient fabriquées en grande série perturbe aussi le caractère « unique » de l’oeuvre d’art traditionnelle. Le pop art intègre l’art à la société de consommation et à ses principes et utilise dès lors tous les supports comme la publicité, les magazines, les bandes dessinées, etc.

Il y a de manière assez évidente une connexion entre Wharol l’artiste qui utilisait l’image des célébrités populaires et une célébrité populaire victime de la Beatlemania qui était devenu lui-même un « produit dérivé » et reprend son image en main avec sa carrière solo.

Beaucoup des films artistiques que Lennon réalise avec Yoko Ono en 1971 s’inscrivent dans la continuité des recherches de Wharol. Fly (où Yoko Ono filme le vol d’une mouche autour du corps nu d’une femme endormie par des somnifères) s’apparente à Sleep où Andy Wharol filme à son insu le sommeil d’un poète pendant 6 heures (on a dit « films artistiques »). Lennon réalise la même année Erection qui suit pendant plusieurs mois la construction d’un hôtel à Londres dans le droit-fil de Empire de Wharol, un plan fixe de 8h au sommet de l’Empire State Building.

L’idée du karma instantané rejoint donc les créations pop art dans l’intégration des codes de la publicité non plus dans l’art mais dans la philosophie et le militantisme politique (voire la spiritualité mais je ne pense pas que c’était ce qui intéressait le plus Lennon). Le refrain « We all shine on » (Nous brillons tous) traduit en un slogan publicitaire l’idéal démocratique (qui sous-tend tous ses combats politiques ultérieurs), slogan qui se propage facilement par sa mise en musique efficace et plaisante. « Lennon brico(le) un concept où il donn(e) à la spiritualité orientale l’immédiateté de la plus accrocheuse publicité » (In his own write, John Lennon au fil des mots – Paul du Noyer)

Sources :

  • Lennon, unfinished music (catalogue de l’exposition Cité de la Musique (Paris) 2005)
  • L’article Instant Karma! sur la Beatles Bible (avec une anecdote sur The Shining de Stephen King)

 

Pour le plaisir, la quatrième prise de la prestation du Plastic Ono Band à Top of the Pops (avec un son nettement moins bon) pour le plaisir de ne pas entendre Yoko Ono qui crie pourtant dans un micro (c’est enregistré en play-back à partir d’une prise précédente) et de voir une dame en rouge qui se donne à FOND en arrière plan (le joueur de tambourin aussi).

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