Boussole – Mathias Enard

C’est donc avec beaucoup plus de retard sur l’année dernière que j’entreprends le challenge 1% Rentrée Littéraire. L’idée est donc de lire 1% de la production de cette rentrée soit 6 livres (589 livres parus) d’ici le 31 juillet 2016.

Pour tout un tas de raisons, je savais que je serais plus lente cette année à compléter le challenge, notamment car je ne comptais n’acheter qu’un seul livre et attendre de trouver les autres en bibliothèque, par le troc ou chez des amis.

J’ai donc sélectionné avec soin LE livre que j’allais acheter et mon choix s’est porté très facilement sur Boussole de Mathias Enard, auteur que j’avais déjà lu (Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants et L’alcool et la nostalgie) et que j’apprécie. Le sujet du roman (les relations entre l’Occident et l’Orient, l’histoire du Proche et Moyen-Orient) m’intéressait aussi fortement.

Boussole

Et en fait, mauvaise pioche. J’ai mis TROIS SEMAINES à finir ces 380 pages, je crois que je n’ai jamais lu un roman aussi lentement. Ma lecture a été un moment pénible et j’ai même songé à abandonner à 50 pages de la fin. En fait, ce n’est pas vraiment un roman, c’est plutôt une thèse sur l’orientalisme avec de temps en temps un vague élément romanesque. On suit le flux de pensée d’un musicologue autrichien insomniaque et malade (on ne saura jamais de quoi) qui se rappelle sa vie et notamment son histoire d’amour jamais conclue avec une chercheuse française spécialiste de l’orientalisme, des femmes aventurières et des musées sordides.

Malgré son intrigue digne d’un scénario cliché pour un film français, j’avais bon espoir mais en fait c’était absolument horrible, car bien que la thèse défendue soit intéressante, l’érudition des personnages, l’omniprésence de noms de musiciens ou de philosophes qui me sont complètement inconnus m’a rendue la lecture très ardue (et j’ai suivi un cours à l’Ecole du Louvre sur l’orientalisme, ce n’est même pas comme si je partais de zéro).

L’intrigue narrative est franchement faible, et à vrai dire très rapidement je me suis désintéressée de ce narrateur, en espérant juste tomber ENFIN sur un beau passage comme Mathias Enard sait les écrire. Je retiens donc quelques passages intéressants (la nuit dans les ruines de Palmyre des personnages, les anecdotes sur la vie à Téhéran et cette ultime correspondance en « temps réel » dans les 20 dernières pages).

La déception a été d’autant plus forte que les premières pages du livre sont vraiment belles (je ne voulais pas reproduire le fiasco du Royaume de l’année dernière dont les premières pages n’étaient pas terribles, et la suite non plus en fait) même si très rapidement le narrateur cite l’introduction d’une thèse (celle du personnage féminin), ce que j’ai alors trouvé original, sans savoir que c’était ce qui allait me dégoûter du livre au final.

Je n’ai donc pas du tout accroché, j’espère que j’aurais plus de flair pour les prochains.

Des extraits à présent. Tout d’abord l’incipit, la meilleure partie du roman ou presque.

Nous sommes deux fumeurs d’opium chacun dans son nuage, sans rien voir au-dehors, seuls, sans nous comprendre jamais nous fumons, visages agonisants dans un miroir, nous sommes une image glacée à laquelle le temps donne l’illusion du mouvement, un cristal de neige glissant sur une pelote de givre dont personne ne perçoit la complexité des enchevêtrements, je suis cette goutte d’eau condensée sur la vitre de mon salon, une perle liquide qui roule et ne sait rien de la vapeur qui l’a engendrée, ni des atomes qui la composent encore mais qui, bientôt, serviront à d’autres molécules, à d’autres corps, aux nuages pesant lourd sur Vienne ce soir : qui sait dans quelle nuque ruissellera cette eau, contre quelle peau, sur quel trottoir, vers quelle rivière, et cette face indistincte sur le verre n’est mienne qu’un instant, une des millions de configurations possibles de l’illusion – tiens M. Gruber promène son chien malgré la bruine, il porte un chapeau vert et son éternel imperméable ; il se protège des éclaboussures des voiture en faisant de petits bonds ridicules sur le trottoir : le clébard croit qu’il veut jouer, alors il bondit vers son maître et se prend une bonne baffe au moment où il pose sa patte crasseuse sur l’imper de M. Gruber qui finit malgré tout par se rapprocher de la chaussée pour traverser, sa silhouette est allongée par les réverbères, flaque noircie au milieu des mers d’ombre des grands arbres, déchirées par les phares sur la Porzelangasse, et Herr Gruber hésite apparemment à s’enfoncer dans la nuit de l’Alsergrund, comme moi à laisser ma contemplation des gouttes d’eau, du thermomère et du rythme des tramways qui descendent vers Schottentor.

Un deuxième passage où j’ai retrouvé ce qui m’avait plu dans les romans précédents de Mathias Enard. Le narrateur évoque la révolution iranienne et notamment la réaction du compositeur Parviz Meshkatian à son retour en Iran après ladite révolution (je vous avais prévenu qu’on ne connaît aucune des grands illustres personnes cités dans ce roman)

Il avait suffi de quelques minutes pour qu’il déteste à nouveau ses concitoyens. Chez les femmes de la police des frontière en marnaé qui prennent votre passeport à l’aéroport de Mehrâbad, racontait-il, on ne reconnaît ni le bourreau ni la victime ; elles portent la cagoule noire de l’exécuteur médiéval ; elles ne vous sourient pas ; elles sont flanquées de soudards en parka kaki armés de fusils d’assault G3 made in the Islamic Republic of Iran, dont on ne sait s’ils sont là pour les protéger des étrangers qui débarquent de ces avions impurs ou les fusiller au cas où elles leur manifesteraient trop de sympathie. On ignore toujours (et Parviz soufflait cela avec une résignation ironique, un mélange tout à fait iranien de tristesse et d’humour) si les femmes de la Révolution iranienne sont les maîtresses ou les otages du pouvoir. (…)

Les fantômes sont mon pays, disait-il, ces ombres, ces corneilles du peuple auxquelles ont attache solidement leur voile noir quand on les exécute par pendaison, pour éviter une indécence, parce que l’indécence ici n’est pas l mort, qui est partout, mais l’oiseau, l’envol, la couleur, surtout la couleur de la chair des femmes, si blanche, si blanche – elle ne voit jamais le soleil et risquerait d’aveugler les martyrs par sa pureté. (…) et on pend, et on pend, et on fouette, on bastonne à plaisir ce que l’on aime et trouve beau, et la beauté elle-même prend le fouet, à son tour la corde, la hache et accouche du coquelicot des martyrs, fleur sans parfum, pure couleur, pur hasard du talus, rouge, rouge, rouge – tout maquillage est interdit à nos fleurs du martyre (…). Les lèvres sont toujours trop rouges pour l’Etat qui y voit une concurrence indécente – seuls les saints et les martyrs peuvent souffler la douceur rouge de leur sang sur l’Iran, cela est interdit aux femmes qui doivent par décence teinter leurs lèvres de noir, de noir, et faire preuve de discrétion quand nous les étranglons, regardez ! Regardez ! (…)

Nous avons su respirer dans le sang, emplir nos poumons de sang et profiter pleinement de la mort. Nous avons transmuté la mort en beauté des siècles durant, le sang en fleurs, (…) nous avons fabriqué un peuple liquide et rouge, il vit dans la mort et est heureux en Paradis.

Et enfin, un passage vers la fin, que je trouve plutôt beau mais aussi bien représentatif de ce roman dense et érudit, dont l’érudition finit par nous rejeter à l’écart au lieu de nous instruire…

Je me dis « il est temps d’oublier tout cela, Sarah, le passé, l’Orient » et pourtant je suis la boussole de mon obsession vers la page d’accueil de ma messagerie, toujours pas de nouvelles du Sarawak, il est 13 heures là-bas, se prépare-t-elle à déjeuner, beau temps, entre vingt-trois et trente degrés, d’après le monde illusoire de l’information. Quand Xavier de Maistre publie Voyage autour de ma chambre, il n’imagine pas que cent cinquante ans plus tard ce type d’exploration deviendra la norme. Adieu casque colonial, adieu moustiquaires, je visite le Sarawak en peignoir. Ensuite je vais faire un tour dans les Balkans, écouter une sevdalinka en regardant les images de Visegrad. Puis je traverse le Tibet, de Darjeeling jusqu’aux sables du Taklamakan, désert des déserts, et j’atteins Kashgar, ville des mystères et des caravanes – devant moi, à l’ouest, se dressent les Pamirs, derrière eux le Tadjikistan et le corridor du Wakhan qui se tend comme un doigt crochu, on pourrait glisser sur ses phalanges jusqu’à Kaboul. (…)

Nous avons (…) suivi les pas de saint Nicolas l’Alexandrin (…) et les traces de ceux moins illustres que recouvrent doucement les cailloux, les graviers, les pas, les ossements caressés à leur tour par la lune, friables dans l’hiver et l’oubli : les pèlerins noyés devant Acre, les poumons pleins de l’eau qui érode la Terre promise, le chevalier barbare et anthropophage qui fit rôtir les infidèles à Antioche avant de se convertir à l’unicité divine dans la sécheresse orientale, le sapeur tcherkesse des remparts de Vienne, qui creusa à la main le destin de l’Europe, trahit et fut pardonné, le petit sculpteur médiéval ponçant sans trêve un Christ de bois en lui chantant des berceuses comme à une poupée, le kabbaliste d’Espagne enfoui dans le Zohar, l’alchimiste en robe pourpre au mercure insaisissable, (…) jusqu’au magma soleil liquide, toutes les choses chantent les louanges de leur créateur – mais la foi me rejette, même au fond de la nuit.

Un roman très dense et peu accessible, et à vrai dire je ne sais même pas trop à qui le conseiller, à part à un intellectuel qui aime lire Kant pour le plaisir.

2 réponses à “Boussole – Mathias Enard

  1. Pingback: Titus n’aimait pas Bérénice – Nathalie Azoulai | La sagesse est au coin de la rue·

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