La peau de l’ours – Joy Sorman

Quatrième lecture du challenge 1% Rentrée Littéraire.

peau-ours

Le thème de ce roman m’a tout de suite interpellée. Il s’agit du récit de la vie d’un être hybride, enfant né du viol d’une femme humaine par un ours. Tant qu’il est enfant, on reconnaît encore ses traits humains, une fois son pelage poussé, on ne le distingue plus d’un ours lambda en apparence. Mais il reste une attirance mystérieuse et réciproque entre les femmes et lui.

Cet être nous raconte donc son histoire, son bannissement du village où il est né et ses déambulations d’un maître à l’autre, du cirque au zoo. Son récit nous interroge évidemment sur ce qu’est l’identité et sur la manière dont les humains traitent les animaux –  et leur propre bestialité.

On lit beaucoup les termes de « conte philosophique » pour décrire cet ouvrage, on est effectivement dans ce registre là, très près de Voltaire par exemple. C’est remarquablement bien écrit, le texte est dense sans être jamais « difficile » à lire. Le sujet par contre est assez difficile (j’avoue que j’espérais beaucoup plus de légèreté, car il est difficile de sortir des habitudes des « contes » pour enfants, on espère sans cesse qu’un truc merveilleux va soudain arriver) mais il est traité avec beaucoup de pudeur et des trouvailles poétiques qui surprennent toujours lorsqu’elles affleurent.

Un très beau livre donc. Je le garde au chaud mais je vais sûrement finir par le donner à la médiathèque.

Quelques extraits

L’incipit et « le pacte »

Prologue

Un pacte avait été conclu entre l’ours et les villageois.

Un accord si ancien que son origine se perdait, qu’il semblait avoir été passé pour l’éternité, sédimenté à jamais dans la roche de la grotte : la paix régnerait entre l’ours et les habitants du hameau aussi longtemps que la bête n’approcherait pas les enfants. (…)

L’histoire rapporte qu’une fois seulement un animal rompit le pacte – et sa punition, exemplaire, édifia tous les prédateurs des forêts et des montagnes alentour.

L’ours s’était approché en lisière du village et peut-être voulant jouer avait fauché d’un coup de patte mal ajusté un garçon de sept ans qui se trouvait là, accroupi au bord du chemin à empiler des cailloux (…)

Après cet épisode violent, les ours se tinrent tranquilles, à bonne distance des villages, et chaque année la communauté humaine ne manquait pas de leur rappeler le châtiment qu’ils auraient à subir en cas de trahison : le premier jour du printemps, un homme dans la force de l’âge se glissait à l’intérieur de la peau de l’ours.

Voyez mes larges pattes comme elles sont trompeuses, habiles, précises, elles me permettent de dépecer le poisson ou, de l’extrémité de mes longues griffes, de cueillir des framboises que j’offre aux jeunes filles.

Un des chapitres que j’ai trouvé le plus prenant (et très tournierien)

Quelques heures plus tard, l’organisateur de combats d’animaux me revend sur le port à un négociant missionné pour remplir la cale d’un navire – je vais connaître l’océan moi qui n’ai nulle part où aller, qui ne sais plus ni les forêts ni les montagnes. (…)

Redressé sur mes pattes arrière pour emprunter la passerelle qui mène au bateau, je marche d’un pas arrogant, le moins bestial possible, de mon pas de plantigrade énigmatique. Le matelot chargé de mon embarquement donne du lest à ma chaîne, je pose mon pied sur le pont et soudain je vacille, me ventouse instantanément au bois, surpris par une drôle de sensation qui s’épanche comme un liquide salé, le tangage, les particules iodées, la houle paresseuse, vertige, léger haut le coeur et sentiment étrange de liberté, mes naseaux se dilatent, ma vie va changer j’en suis sûr, je marque un temps d’arrêt, inspire, puis la voix du matelot accompagnée d’un léger coup de bâton m’intime d’emprunter l’échelle qui se trouve à mes pieds, je m’exécute, je descends maintenant dans l’imposante cale sombre où est entreposée la cargaison dont je fais désormais partie – je suis une marchandise.

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