Pas pleurer – Lydie Salvayre

Troisième lecture du challenge 1% Rentrée Littéraire.

salvayre

Il s’est produit avec ce roman le phénomène exactement inverse au Royaume. Quand j’ai entendu les premiers mots de la première phrase chez Les Bonnes Feuilles, j’ai eu très peur. Et puis en fait dès la fin de la phrase j’étais conquise.

Lydie Salvayre écrit 280 pages pour faire témoignage de la guerre d’Espagne, raconte ce qu’en a vécu sa mère mais aussi ce qu’en a dit Bernanos, catholique engagé qui a brusquement changé de camp pendant la guerre et a dénoncé les crimes commis par l’Eglise et les franquistes. Ces 280 pages sont denses, bien documentées (certains passages font état des recherches faites par l’auteur sur le sujet) et Lydie Salvayre réussir l’exploit d’exposer TOUS les points des vues des participants à cette guerre, que ce soit en Espagne et à l’étranger. On ressent de l’empathie pour chacun et cela permet de vraiment bien saisir l’aspect « civil » de cette guerre et le traumatisme ressenti par les uns et les autres qui est encore très vif aujourd’hui.

Mais Lydie Salvayre va au-delà d’un bon livre documenté. Elle fait oeuvre de littérature. Elle a voulu recréer le « fragnol », la langue parlé par sa mère immigrée en France. Elle crée alors de nouveaux mots dont on devine aisément la parenté quand on connaît un peu la langue de Cervantès. Cette langue « fragnole » est très expressive, vivante et joyeuse. Elle nous surprend et nous fait nous interroger, interrompant notre lecture et nous interpellant sans cesse. Les passages en fragnol alternent à un rythme vraiment parfait avec le récit de la narratrice, les citations et la synthèse des écrits de Bernanos et les faits historiques pour créer un roman « total » sur la guerre civile espagnole, dense, pudique et beau.

Quelques extraits

Tout d’abord ce fameux incipit vertigineux

Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, monseigneur l’évêque-archevêque de Palma désigne aux justiciers, d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres.

Quelques pages plus loin, un premier passage en fragnol

Le 18 juillet 1936, ma mère, accompagnée de ma grand-mère, se présente devant los señores Burgos qui souhaitent engager une nouvelle bonne, la précédente ayant été chassée au motif qu’elle sentait l’oignon. Au moment du verdict, don Jaume Burgos Obregon tourne vers son épouse un regard satisfait et, après avoir observé ma mère de la tête aux pieds, déclare sur ce ton d’assurance que ma mère n’a pas oublié – Elle a l’air bien modeste. Ma grand-mère le remercie comme s’il la félicitait, mais moi, me dit ma mère, cette phrase me rend folle, je la réceptionne comme une offense (…). Alors quand on se retrouve en la rue, je me mets à griter (moi : à crier), à crier Elle a l’air bien modeste, tu comprends ce que ça veut dire ? Plus doucement pour l’amour du ciel, implore ma mère qui est une femme très éclipsée. Ca veut dire, je bouillais ma chérie je bouillais, ça veut dire que je serai une bonne bien bête et bien obédissante. (…) Ca veut dire que don Jaume me payera des, comment tu dis ?, des clopinettes, et qu’en plus il me faudra lui dire muchisimas gracias avec cet air modeste qui me va si bien. Seigneur Jésus, murmure ma mère la mirade alarmée, plus bas, on va t’ouir. Et moi je grite encore plus fort (…).

Sachez que je réfléchis très sérieusement à l’adjonction du verbe « griter » à mon vocabulaire.

L’héroïne, Montse (diminutif de Montserrat), et son frère fréquentant les milieux anarchistes qui se développent à l’été 1936 en Catalogne, le roman nous décrit particulièrement bien cette ambiance de « révolution » et de « nouvelle ère » dans les communautés anarchistes. Montse raconte à sa fille une soirée dans un café de Lérida où l’a entraînée son frère.

Dans le café où Montse et les trois autres sont encore attablés, les conversations reprennent (…). On commence par discuter de Durruti, de son magnétisme, de son héroïsme

– puis des dernières communes créées dans la région

– puis des nouvelles réjouissantes du front de Saragosse

– puis de l’amour libre et de la prostitution

– puis de la recette du cocido, plat patriotique s’il en est, avec ou sans saucisse, les opinions divergent

– puis des garbanzos qui le composent, pois chiches en français (pourquoi chiches ?), qui sont les plus exquis, les plus délectables, les plus espagnols des légumes de la terre, princes des Fabacées, fournisseurs d’énergie, délicieusement parfumés, connus pour faire bander et qui font péter les hommes bien plus que les femmes, pourquoi ? (plaisanterie typique du mâle espagnol, commente ma mère)

– de l’absence scandaleuse de poèmes à leur gloire. Qu’attendent César Vallejo, Miguel Hernandez, Leon Felipe ou Pablo Neruda (cette enflure, dit ma mère. Pourquoi dis-tu ça ? Je t’expliquerai), qu’attendent ces feignants pour chanter leur louange ?

– peut-être pourrait-on aborder des sujets plus élevés, suggère un jeune philosophe andalou qui ressemble à ton ami Dominique. Si l’on examine, dit-il, la vulgarité intrinsèque du peuple ibérique amateur de pois chiches et sujet, conséquemment, aux flatuosités intestinales, et qu’on la compare à la vulgarité plus discrète et tempérée du peuple français amateur de haricots blancs, il appert que l’une et l’autre se reflètent éminemment dans leur littérature (…) car Rabelais était espagnol, camaradas, espagnol en esprit, claro, hermano de Cervantes, claro, et qui plus est, libre-penseur, pour ne pas dire libertaire. A la salud de Rabelais, fait-il en levant son verre. A la salud de Rabelais ! reprennent en choeur toutes les personnes présentes qui ne savent strictement rien du génie en question (ma mère : quelqu’un d’extérieur nous aurait pris pour des dingues)

(…) Montse se tient à l’écoute de tout ce qui se dit. Elle  a le sentiment que sa vie avance à toute allure et que le principe d’évolution qui nous fait aller progressivement de l’enfance à l’âge adulte puis à la vieillesse et à la mort, que ce principe s’est emballé en elle à une vitesse extraordinaire.

Un vrai beau coup de coeur pour ce roman.

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