L’érotisme et la mort : la femme fatale (mouvement décadent)

Nous abordons aujourd’hui la dernière étape de notre exploration des représentations de la mort qui sont sources d’érotisme. La toute fin du XIXème siècle est marqué par un esprit particulier, que l’on nomme « décadent », pour lequel la question de la représentation de l’éros et de thanatos est centrale. A nos yeux, le dessin La Tentation de Saint Antoine de l’artiste belge Félicien Rops est l’acmé de cette « équivoque » de l’extase mystique, en reprenant les codes utilisés par le Bernin et Delacroix, mais dans une optique morale et politique (que l’on peut rapprocher d’ailleurs de l’artiste australien Norman Lindsay).

La Tentation de Saint Antoine - Félicien ROPS 1878 - acquis en 1962 par la Bibliothèque Nationale de Belgique

La Tentation de Saint Antoine – Félicien ROPS
Dessin (pastel et gouache) – 1878 – acquis en 1962 par la Bibliothèque Royale de Belgique

Renverser l’icône : libérer l’érotisme

La composition est assez classique pour le sujet. Saint Antoine est à gauche, vêtus de guenilles sombres qui contrastent avec les couleurs flamboyantes des personnages de sa vision. Une femme nue a remplacé le Christ sur la croix, la formule « INRI » (Jésus de Nazareth Roi des Juifs) a cédé la place à « Eros », explicitant très clairement la nature de la tentation. La chevelure de la femme, qui fait écho à la barbe de Saint Antoine, rappelle aussi la chevelure de Marie-Madeleine, la femme pécheresse et séduisante.

Le Christ a été ôté de la croix par le Diable à droite de la croix (comme je le suppose à cause de ses deux cornes dont on reconnaît vaguement la forme), paré d’un vêtement rouge qui lui donne un air un peu ecclésiastique, qui grimace à l’encontre de Saint Antoine. Il tient un Christ au corps squelettique, au visage tordu par la douleur de l’agonie, au regard vide : ce n’est qu’une statue là où la femme semble bien vivante, bien « en chair ». Les petits putti dans le coin supérieur sont eux aussi à moitié squelettiques, aux visages de têtes de mort. Cela évoque évidemment la mort et la tristesse véhiculée par l’ascétisme prôné parfois par la religion dans le refus des plaisirs terrestres. La page du livre lu par Saint Antoine fait d’ailleurs référence au passage de la Bible où la femme de Putiphar s’offre à Joseph et ne supportant son refus, l’accuse d’avoir essayé d’abuser d’elle et le fait jeter en prison.

Cependant, fait assez curieux, Félicien Rops ne semble pas assumer le caractère blasphématoire de sa composition puisqu’il écrit à un ami concernant ce dessin :

Surtout éloigne de la tête des gens toute idée d’attaque à la religion ou d’éroticité. Une belle fille comme la mignonne que tu connais, peut être portraicturée (sic) sans aucune idée de lubricité. Quant à la religion, elle n’est point attaquée. Lorsque Goya fait enlever le Saint-Sacrement par Lucifer, il n’a pas plus d’idées antireligieuses que moi…

Les critiques vont pourtant mettre en avant « l’anticléricalisme » de Rops. Selon le site du Musée Rops, Sigmund Freud aura analysé cette oeuvre comme l’illustration du retour du refoulé :

D’autres peintres, dont la pénétration psychologique était moindre, ont placé, dans les représentations analogues de la tentation, le péché insolant et triomphant quelque part à côté du Sauveur sur la croix. Seul Rops lui a fait prendre la place du Sauveur lui-même sur la croix; il paraît avoir su que le refoulé, lors de son retour, surgit de l’instance refoulante elle-même.

Le message véhiculé par l’oeuvre serait donc « l’impuissance de l’Église face au poids de la sexualité présente en tout être humain »(1). La jeune femme qui a pris la place du Christ, est représentée pleine de vie, comme ayant supplanté la mort. A ce titre, elle illustre parfaitement la signification de la crucifixion et de la résurrection pour les chrétiens mais c’est la représentation de cette résurrection qui est profondément rénovée. En lieu et place d’un homme mort, à la douleur exacarbée dans la représentation traditionnelle, Rops a substitué une femme au corps glorieux. Rops s’inscrit alors dans un mouvement politique et moral plus large, amorcé par les « libertins » pendant le Siècle des Lumières, « engagés dans une lutte contre l’obscurantisme qui rend solidaire érotisme et incroyance »(2), lutte incarnée notamment par le personnage de Don Juan.

La Tentation de Saint Antoine est une oeuvre conçue, à l’origine, pour l’usage privé (comme la majorité voire la totalité des oeuvres érotiques). C’est Edmond Picard, un avocat passionné d’art (il a été également le mécène de Rodin) qui en est le propriétaire. Cependant Rops expose son dessin, 6 ans après l’avoir exécuté, au Salon des XX. Le groupe des XX (prononcez « vingtistes ») milite pour une « libération de l’esthétique », dans une démarche contemporaine et similaire de la Sécession de Vienne. Evidemment le dessin fait scandale, mais là n’est pas le sens de la démarche de Rops. En poussant l’extase mystique à son paroxysme, il défigure, dénature la représentation première (vera icona) et s’en prend à la figure initiatrice de la religion mais surtout il ouvre tous les champs de la société à la représentation érotique en la libérant de la morale et la censure. Cela correspond au mouvement d’expansion et d’ouverture que la représentation érotique va connaître tout au long du XXème siècle où elle se démocratise et devient un sujet dont on parle même dans les classes ! (à partir du lycée seulement toutefois).

C’est proprement la nature de dessin de cette oeuvre qui va en permettre une large diffusion puisque « contrairement aux peintures, qui étaient en général réservées aux classes supérieures et aux « nouveaux riches », l’art graphique est devenu un médium largement influent dans la diffusion des idées artistiques, morales et politiques » (3).

Créer une icône moderne : la femme fatale

Intéressons-nous à présent au dernier « personnage » du dessin. Tout à droite, un cochon se tient sur une pile de livres, regardant calmement la scène. Il fait évidemment allusion au caractère animal de chaque homme, à l’obscénité mais rappelle aussi un autre dessin de Rops, La Dame au cochon ou Pornocrates, contemporain de La Tentation.

Dame au cochon - Félicien Rops - 1878

Dame au cochon ou Pornocrates – Félicien Rops – 1878

La page consacrée à cette oeuvre sur le site du Musée Rops rapporte des commentaires faits par les critiques de l’époque qui permettent de comprendre comment à partir de ces dessins, Rops crée une icône féminine érotique très spécifique :

   Certains voient en ce cochon à la queue dorée l’image de la luxure et du lucre pilotant la femme, qui n’a pour seule excuse que son aveuglement ; d’autres y perçoivent l’image de l’homme, bestial et stupide, mené en laisse par la femme. Cette image du cochon, comme celle du pantin ou du pierrot, est partagée par bien des contemporains de Rops.

   Avec Pornokrates, nous assistons à l’avènement en art d’une femme contemporaine, arrogante, parée, impitoyable que glorifie Rops. (4)

Rops illustre donc avec cette femme contemporaine le mythe nouvellement décrit de la « femme fatale », soit la femme qui utilise ses charmes pour tuer l’homme sur lequel elle a jeté son dévolu. Elle sert à démasquer l’hypocrisie de la société bourgeoise ou simplement à traduire le trouble du désir contre lequel, Dieu étant mort, il n’y a plus de raison de lutter. Elle est symbole à la fois d’Eros et de Thanatos, elle représente la fusion des deux instincts essentiels de l’humanité. Dans les représentations de Rops, elle est souvent accompagnée du Diable, comme ici dans la Tentation, un diable élégant, dandy, à qui il arrive de prendre les traits de Rops lui-même.

Rops n’invente pas la figure de la femme fatale, mais il lui donne un visage, une image contemporaine. Si dès les premiers écrits littéraires on voit apparaître cette figure de la femme séductrice et malsaine (Circé – qui transformait déjà les hommes en cochons, la Fée Morgane), elle trouve de nouveux avatars dans la littérature romantique puis décadente. L’écrivain Barbey d’Aurevilly consacre son recueil de nouvelles Les Diaboliques (1874) à la description de ces femmes fatales modernes, recueil que Rops illustrera.

D’ailleurs Félicien Rops et Barbey d’Aurevilly appartiennent au même  « état d’esprit » « fin-de-siècle », ou « décadent », qui se développe alors. « Etat d’esprit » car malgré l’influence évidente qu’il exerce sur de  nombreux artistes, peintres, illustrateurs ou auteurs, le « décadentisme » ne devint pas un mouvement artistique reconnu et assumé comme tel, comme l’a été l’impressionisme par exemple.

Ce mouvement décadent apparaît en France dans un contexte politique particulièrement morose, après la défaite de la guerre de Prusse et la Commune. Marqué dès 1884 par la parution du Crépuscule des Dieux d’Élémir Bourges et d‘À rebours de Huysmans, le mouvement se définit par sa « désespérance teintée d’humour et volontiers provocatrice » (5). L’érotisme a une place très importante dans le mouvement, ainsi « artistes et écrivains (décadents) forgent les nouveaux mythes érotique d’une modernité assoiffée d’impossible : l’hermaphrodite, la femme fatale et les charmes interdits de la préadolescente offerte nue » (Salomé incarne l’érotisme de la femme enfant, la « nymphette » qui attire et qui tue avant la Lolita de Nabokov, véritable icône érotique contemporaine) (6).

A l’aube du XXème siècle, la représentation érotique commence à être diffusée publiquement (non sans créer des scandales retentissants pour la société bougeoise encore très largement attachée à la religion). Tolérée si elle sert un propos moral, elle devient un enjeu clairement politique. L’assimilation de la représentation érotique et de la mort, d’abord inspirée par la religion, devient un moyen de dénoncer l’hypocrisie de la société bourgeoise. Peu à peu la représentation érotique s’affranchit du jugement moral et, contrairement à la représentation de la mort, perd sa nature de tabou. Devenues omniprésentes dans notre société contemporaine, il convient de se demander si ces représentations « érotiques » n’ont pas entraîné la disparition, la « mort », du concept même d’érotisme.

(1) Cent trésors de la Bibliothèque Royale de Belgique
(2), (3) et (6) Pierre-Marc de BIASI, Histoire de l’érotisme, Découvertes Gallimard
(4) Écrits de N. Malinconi et V. Carpiaux
(5) Dominique RINCE, Bernard LECHERBONNIER, Littérature, textes et documents: XIXe siècle, Nathan

Retrouvez le récapitulatif des autres articles de cette série sur la page L’érotisme et la mort.

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