L’Arcadie Australienne – « Pollice verso » de Norman Lindsay

Les peintres de la Heidelberg School ont donc contribué à la construction de l’identité australienne en peignant des images fortes qui marqueront longtemps l’inconscient collectif comme nous l’avons vu chez Arthur Streeton, Tom Roberts et David Davies. La suite logique de cette construction se réalise au début du XXème siècle : l’Australie réclame son indépendance à la Grande-Bretagne. Un nouvel Etat fédéral est créé le 1er janvier 1901 et la première séance du Parlement Australien s’ouvre au mois de mai (l’Australie fait cependant partie du Commonwealth et à ce titre continue à payer des impôts à la Grande-Bretagne – ils sont malins ces grands-bretons).

Dans cette première décennie du XXème siècle, avant que la Première Guerre Mondiale ne frappe (et l’Australie y participera pleinement en envoyant plus de 330 000 hommes en Europe et surtout en Turquie à Gallipoli mais nous en reparlerons), le monde artistique australien cherche son style entre ceux qui suivent le sillage de l’école d’Heidelberg, dont les premières toiles datent déjà d’une vintaine d’années, et les autres qui essayent de trouver un style novateur. En Europe, c’est l’Art Nouveau qui s’impose et il se diffuse aussi bien évidemment en Australie.

Je ne vous présenterais qu’une seule oeuvre de cette époque, peu importante pour l’histoire de l’art australien. En 1904, Norman Lindsay, plus célèbre pour ses illustrations que sa touche picturale, expose à la Royal Arts Society de Sydney Pollice Verso un dessin qui fait scandale (et qui nous permet de croiser les deux thématiques explorées sur ce blog car elle pourrait tout à fait avoir sa place dans la série sur la représentation de la mort et l’érotisme).

pollicePollice verso
Norman LINDSAY, 1904
Mine de plomb et encre chinoise, National Gallery of Victoria (en réserves)

Un sujet iconoclaste

L’expression « pollice verso » est une expression latine qui désigne le geste du pouce effectué par l’Empereur romain et/ou la foule pour gracier ou mettre à mort un gladiateur à l’issue du combat (les historiens et les linguistes ne sont pas d’accord sur le fait que « pollice verso » désigne juste « le pouce en bas » ou « le geste du pouce » en général). Ici la foule des païens, présente dans toute la partie droit,e fait ce geste envers le Christ crucifié qui a rendu l’âme (puisque sa tête est baissée) dans le coin supérieur gauche du dessin.

Il y a évidemment un contraste fort entre le corps du Christ qui semble anémié, tordu et sombre et les corps magnifiés des païens, notamment de la femme au corps blanc et charnel, sur laquelle notre oeil s’arrête en premier. L’illustrateur présente la victoire des moeurs païennes où le corps est montré, entretenu et glorifié sur la morale puritaine imposée par ceux qui se réclament du Christ.

Des bêtes sauvages se mêlent à la foule des païens (une panthère est visible derrière la petite fille), rappelant paradoxalement le jardin d’Eden où les hommes et les bêtes cohabitaient, signifiant peut-être qu’il n’y a jamais eu vraiment de « Chute ». Les mouvements des nuages dans le ciel contribue à isoler le Christ, reclus dans l’obscurité. Enfin, dans la partie inférieure gauche, une épaisse végétation se distingue difficilement. On arrive cependant à deviner des branches biscornues qui rappellent un peu les branches ondulantes des eucalyptus qui fascinaient les premiers peintres australiens.

Ce dessin est particulièrement significatif de l’oeuvre de Norman Lindsay. Illustrateur réputé (c’est ainsi qu’il gagnait sa vie), son oeuvre de peintre était elle considérée comme médiocre voire mauvaise. Alfred Stephens, le critique d’art australien le plus influent de l’époque, a décrit Pollice Verso comme « une mauvaise image, un bon dessin et un travail de calligraphe remarquable ».

Issu d’une famille méthodiste (église protestante apparue en Angleterre et critiquant les « méthodes » de prière et d’éducation des anglicans), Norman Lindsay a rejetté la religion chrétienne arrivé à l’âge adulte et s’est appliqué toute sa vie durant à dépeindre un monde païen peuplé de naïades et de guerriers s’ébattant en de joyeuses bacchanales. Il s’inspire de l’art antique à la fois pour se séparer du monde chrétien mais aussi pour rompre avec l’école d’Heidelberg, fondamentalement réaliste. Le titre en latin insiste sur « l’historicité » de la scène et son appartenance à un monde latin, loin des anglo-saxons et aussi des vrais habitants primitifs du pays (sans que cela soit vraiment conscient de la part de Lindsay, la pensée de l’époque évacuant totalement la question aborigène dans l’élaboration de l’histoire du pays).

Lindsay a répliqué aux attaques en précisant que son dessin ne critiquait pas la religion chrétienne dans son ensemble mais plutôt l’ascétisme, qu’il voyait comme contraire à ses valeurs personnelles et source de malheur et non pas de salut pour ses contemporains. Il était aussi fasciné par la pensée de Nietszche et exécuta le dessin juste après avoir terminé sa première lecture de L’Antéchrist.

Malgré le scandale créé par l’exposition de ce dessin (les pasteurs se déchaînèrent dans la presse australienne pour prouver sa « diabolicité absolue »), la National Gallery of Victoria l’acquiert en 1907 pour une somme importante pour l’époque. Cependant d’autres dessins ou peintures de Norman Lindsay continuèrent longtemps à défrayer la chronique en Australie et dans le monde. En 1940, la femme de Lindsay exporte de nombreuses oeuvres aux Etats-Unis pour les protéger pendant la guerre. Un incendie criminel les détruira alors qu’elles sont transportées en train sur le territoire américain, les auteurs du crime plaideront qu’ils les ont détruites en raison de leur caractère pornographique ! Et en 1966 la police obligea la Southern Cross Gallery de Ballarat à décrocher un tableau de Lindsay (qui se vendit à prix d’or dans la foulée).

Un nouveau medium : le dessin d’illustration

Pollice Verso témoigne de la grande importance accordée au dessin et à l’illustration au tournant du XXème siècle. Comme cela se produit en Europe, les imprimés et la presse se développent de manière spectaculaire avec les révolutions techniques du XIXème siècle. On situe cet « âge d’or de l’illustration » entre les années 1880 et 1914. Beaucoup d’artistes australiens ont su en tirer parti en étant illustrateurs, ce qui leur assurait un revenu régulier.

The Bulletin, où travaillait Norman Lindsay était un des journaux d’illustration les plus célèbres, il eut une très bonne longévité (il fut publié de manière discontinue de 1880 à 2008). Il engendra même une « Bulletin School » d’où émergèrent de nombreux écrivains australiens au début du XXème siècle. On avait l’habitude de l’appeler « la Bible du bush ». Ouvertement raciste (son slogan était « L’Australie pour les hommes blancs »), son influence déclina après la Première Guerre Mondiale.

L’achat du dessin par une institution aussi prestigieuse que la National Gallery of Victoria montre l’excellent niveau de l’illustration ou de « l’art en noir et blanc » (« black and white » art). Les artistes trouvaient qu’ils avaient plus de liberté dans le choix des sujets en illustration que dans la peinture à l’huile où la censure était bien plus forte.

Le mythe néo-païen des origines

De manière parallèle à ce qui se produit en Europe, peu à peu les peintres se détournent de  l’impressionnisme pour chercher une autre manière de représenter le monde. Les sentiments patriotiques sont particulièrement exacerbés et la peinture tend à retranscrire les mythes fondateurs des nations.

L’oeuvre picturale de Norman Lindsay s’inscrit elle aussi dans un courant « néo-païen » lancé par le peintre Sydney Long. Celui-ci dépeint avec les codes de l’Art Nouveau « l’état originel » de son pays, de manière complètement différente des peintres de plein air de la Heidelberg School. Les paysages et surtout les sujets ne sont plus du tout réalistes, il s’agit bien plus de l’évocation d’une origine fantasmée, d’une allégorie de l’âme australienne, où l’on retrouve les traits significatifs des civilisations antiques. Il s’agissait de créer une « Renaissance australienne » au sens d’un retour aux formes antiques, comme cela s’était produit en Europe au XVIème siècle, « l’Australie (étant) [au tournant du XXème siècle] le dernier pays sur Terre où le paganisme peut fleurir à nouveau » (1). La comparaison entre les deux peintres est particulièrement intéressante car le style de Sydney Long est vraiment très différent de celui de Lindsay, qui reste très académique et au final est peu innovant stylistiquement.

pan long

Pan
Sydney LONG – 1898
Huile sur toile – Art Gallery of New South Wales

A gauche :

Deux toiles de Norman Lindsay. A gauche : Court to Peacock (1927 – Collection privée)
A droite : Adventure (1944 – Collection privée)

Norman Lindsay dépeint lui aussi dans chacune de ses oeuvres cette race païenne et idéalisée, allégorie de l’âme du bush australien. Lindsay s’est formé auprès de peintres appartenant à la Heildeberg School. Originaire de l’état du Victoria, il fait des études de dessin  à Ballarat, puis s’installera avec son frère Lionel, lui aussi illustrateur, à Melbourne où il suit l’enseignement dispensé à la National Gallery of Victoria. Ses premières toiles montrent une forte influence de David Davies. Il rencontre à la National Gallery le poète Ernest Moffitt qui lui fait découvrir les pastorales grecques et les théoriciens de l’art pour l’art dont notamment le poète français Théophile Gautier.

Norman Lindsay était issu d’une famille de 5 enfants et trois d’entre eux firent carrière dans le monde de l’art. Le petit dernier, Daryl, fut ainsi conservateur puis directeur de la National Gallery of Victoria de 1942 à 1955. Autour du « clan Lindsay » se forma un petit cercle de jeunes artistes australiens à la recherche d’un art « indépendant ». Alors qu’on propose à Norman Lindsay une bourse pour aller étudier en Europe, celui-ci refuse, arguant qu’il ne veut pas « être corrompu » par les courants artistiques en vogue en Europe. Cette décision très inhabituelle montre la détermination de Norman Lindsay a créer un art proprement australien mais surtout neuf.

Norman Lindsay a donc joué un rôle important dans la construction culturelle du pays. C’est ainsi lui qui publia en 1918 The Magic Pudding (dont vous avez pu lire quelques extraits sur mon blog précédent), un conte pour enfants devenu une référence dans l’imaginaire australien. Certains l’ont même érigé en une sorte de « héros » (à l’antique), ayant sauvé la culture australienne du puritanisme hérité de la mère patrie.

(1) citation non attribuée sur l’article consacré à Norman Lindsay sur le site « païen » Shadow Playzine

Sources :

Pour aller plus loin :

Retrouvez les autres analyses d’oeuvres de cette série sur la page Initiation à l’art pictural australien.

Une réponse à “L’Arcadie Australienne – « Pollice verso » de Norman Lindsay

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