Give Peace a chance (septembre 1969)

Après leur mariage, et tandis que le groupe des Beatles vit ses derniers instants, John Lennon et Yoko Ono organisent plusieurs bed-in. En septembre 1969, il s’installent dans l’hôtel Hilton de Montréal où ils vont recevoir pendant une semaine journalistes, amis et personnalités du monde de la musique.

A l’issue de la semaine, John a composé une chanson avec la phrase qu’ils ont le plus répété durant ces 7 jours : all we are saying… is give peace a chance (la seule chose que nous voulons vous dire est de donner sa chance à la paix).

La chanson est enregistrée le vendredi soir, avec les personnalités présentes dans la chambre. Les 55 premières secondes de la vidéo et les 30 dernières secondes sont la captation de cet enregistrement.

La chanson sera le premier single « solo » de John Lennon. Par « solo », il faut comprendre « hors des Beatles » car techniquement le single est présenté comme appartenant au groupe « Plastic Ono Band ». La chanson est pourtant créditée Lennon/McCartney (comme toutes les chansons des Beatles), d’une part car Lennon voulait remercier Paul McCartney pour sa participation à la Ballad, mais aussi par culpabilité car il se sentait le premier à se lancer dans une carrière solo et donc à briser le groupe.

L’enregistrement

La piste audio que vous entendez sur la vidéo a été ré-arrangée en studio car la prise de son originale dans la chambre d’hôtel n’était pas très bonne (comme on peut aisément l’imaginer !). Les bruits ambiants ont été atténués pour ne garder que la guitare et la voix de John et d’autres voix, ré-enregistrées en studio, ont été ajoutées pour donner l’effet de foule sur le refrain. John Lennon joue avec une Gibson électro-acoustique qu’il possédait depuis le début de sa carrière avec les Beatles (techniquement la première lui fut volée en 1964 mais il racheta exactement le même modèle). Pour l’occasion, la guitare avait été nettoyée des peintures psychédéliques et Lennon y a rajouté deux dessins de sa main, le représentant avec Yoko Ono. On peut l’apercevoir sur la vidéo !

L’autre guitariste présent ce soir là est Tom Smother, un musicien et comédien américain, qui était célébre pour sa participation à un show télévisé comique appelé The Smothers Brothers (qui pour ce que j’en ai vu semble être un ancêtre de la Chanson du Dimanche). Créée en 1965, le show a évolué vers une critique engagée de la société américaine et Tom Smother est devenu de plus en plus militant et devint ami avec Lennon.

On trouve de nombreuses personnalités très connues du monde de la musique dans les participants à cet enregistrement (il paraît qu’il y aurait même un agent de la CIA infiltré !). Les plus physionomistes pourront essayer de reconnaître le célèbre producteur Phil Spector.

La chanson est composée de manière très simple, elle n’avait à l’origine que deux couplets, le refrain n’étant composé qu’une d’une seule phrase répétée comme un mantra. Les paroles des couplets changeront quasiment à chaque fois que la chanson sera interprété en public, Lennon n’arrivant pas à les mémoriser !

Il faut dire qu’elles sont assez poétiques et humoristiques : dans le premier couplet Lennon se moque de la conceptualisation à outrance que font les médias pour décrire le climat intellectuel de l’époque, tous les termes qu’il utilise dans le premier couplet n’existent pas, ils sont créés à partir d’adjectifs ou de noms utilisés pour décrire négativement les hippies :  Ev’rybody’s talking about / Bagism (performance artistique inventée par Yoko Ono (cf plus bas), Shagism (shag = les poils longs), Dragism (drag = ceux qui traînent), Madism, (mad = les fous) / Ragism (rag = chiffon), Tagism (tag= étiquette)/ This-ism, That-ism, is-m, is-m, is-m).

Dans le second il introduit un jeu de rimes – que l’on peut retrouver en français sur les ministres sinistres (Ev’rybody’s talking about ministers / Sinisters, Banisters / And canisters, Bishops, Fishops, / Rabbis, and Pop eyes, Bye, bye, bye byes) et introduit une légère critique de la religion (un rabbin étant présent dans la chambre d’hôtel !). Le mot « fishop » n’existe pas, il permet de rimer avec le « bishop » (évêque ou « le fou » aux échecs). Je trouve vraiment intéressant le fait que ce mot inventé par Lennon se rapproche sémantiquement du jeu de mot en français entre le « pêcheur » qui pêche du poisson et le « pécheur » qui commet un ou des péchés (sinner en anglais).

Le troisième couplet est à nouveau un jeu de sonorités sur les mots en « ution » (Let me tell you now / Revoluton, evolution, masturbation, / Flagellation, regulation, integrations, / Meditations, United Nations, / Congratulations). A noter que le mot « masturbation » présent lors de l’enregistrement public sera remplacé par « mastication » lors de l’enregistrement en studio, Lennon souhaitant éviter une « polémique inutile » à la sortie du single.

Enfin le dernier couplet cite les noms des personnes présentes dans la chambre d’hôtel en terminant sur les membres de l’association Hare Krishna  (Ev’rybody’s talking about / John and Yoko, Timmy Leary, Rosemary, / Tommy Smothers, Bobby Dylan, / Tommy Copper, / Derek Taylor, Norman Mailer, / Allen Ginsberg, Hare Krishna, / Hare Krishna). Lennon a eu ensuite pour habitude de citer les noms des personnes présentes autour de lui lors des concerts en rajoutant aussi des noms qui lui passaient par la tête (Nixon et Penny Lane notamment au concert de Toronto).

Réception et diffusion

Cette chanson a eu une réception impressionnante. Elle devint LA chanson par excellence chantée dans les manifestations contre la guerre du Vietnam (que la vidéo vous montre de la deuxième minute à 4:14). Elle fut chantée en public la première fois le 1er octobre 1969 lors d’une manifestation à New York (je pense que ce sont ces images que l’on voit sur la vidéo à partir de 1:56 jusqu’à 3:20).

La chanson a été chantée pour la première fois sans Lennon et par un demi-million de personnes lors d’une manifestation à Washington le 15 octobre 1969 (ce sont les images sur la vidéo à 3:20). La foule était menée par le chanteur folk Pete Seeger. Ce chanteur était particulièrement engagé, il fut notamment inquiété pendant la période de la chasse aux sorcières pour son engagement auprès du Parti Communiste et milita aux côtés de Martin Luther King. C’est notamment lui qui a co-écrit la chanson If I had a Hammer (popularisée en France par Claude François) qui était une chanson soutenant le mouvement progressiste qui luttait pour les droits des travailleurs. Lors de la manifestation contre la guerre au Vietnam, il prit donc le rôle du « leader » en interposant des interjections comme « Tu nous entends Nixon ? » entre deux mantras.

Enfin, au lendemain de la mort de Lennon, lors d’un rassemblement spontané près du Dakota, l’immeuble où vivait Lennon en bordure de Central Park et où il mourut assassiné, la foule a repris cette chanson (images sur la vidéo de 4:13 à 4:35).

Lennon s’est déclaré par la suite très fier d’avoir écrit une chanson qui rassemble autant de personnes. Il dit avoir voulu égaler « We Shall Overcome », une chanson composée dans les années 50 pour réclamer l’accès aux droits civiques pour les personnes noires. « Je voulais écrire une chanson de lutte pour les gens de maintenant, car c’est ça mon métier, écrire des chansons pour les gens de maintenant« .

Le Plastic Ono Band

Lennon et Ono développent beaucoup de concepts novateurs avec ce premier single.

Tout d’abord le titre du groupe « Plastic Ono Band » est une volonté de Lennon de se démarquer de son expérience avec les Beatles où il se sentait alors pris au piège, « obligé de faire des choses qu’il détestait avec des gens qu’il détestait ». Ce groupe en plastique a en effet une composition changeante lors de ses apparitions en public.

Le 13 septembre 1969, le groupe participe au Rock’n Roll Revival à Toronto pour promouvoir la paix avec une composition qui fait rêver : Eric Clapton (que je ne vous présente pas), Klaus Voorman (un bassiste allemand, qui avait rencontré les Beatles à Hambourg en 1960, c’est notamment lui qui a designé la couverture de l’album Revolver), Alan White (un batteur anglais que Lennon appelle deux jours avant le concert et qui devra se précipiter dans un avion en reposant son combiné !). Le groupe en plastique changera de composition bien souvent, mais nous en reparlerons.

Le bagism

Mais Give Peace a Chance n’est pas seulement une chanson pop, elle s’inscrit dans une démarche artistique plus vaste. John Lennon et Yoko Ono se considèrent ainsi comme des commerciaux de la paix.

« Je vends de la paix [comme Henry Ford utilisait la publicité pour vendre des voitures]. Yoko et moi sommes juste une grosse campagne publicitaire. Cela fait rire les gens, mais cela peut aussi les faire réfléchir »

C’est au même moment qu’ils envoyent leurs glands aux personnalités politiques.

bagism

John Lennon et Yoko Ono interviewés dans un sac (bagism) lors de l’émission Today de la BBC le 1er avril 1969 (copyright Yoko Ono Lennon)

La pratique du bagism fait aussi partie de cette campagne de publicité pour la paix qui passe par des performances artistiques. Le bagism est donc une pratique utilisée d’abord par Yoko Ono sur scène puis par le couple lors de leurs apparitions publiques, principalement entre 1968 et 1971. Le protagoniste parle au public caché dans un sac. L’idée est de cacher le corps et donc de faire passer un discours sans qu’il soit soumis à l’apparence de ceux qui le proclament. Il y a aussi une volonté de théâtraliser le discours engagé, de surprendre le public pour mieux attirer son attention.

Yoko Ono dira s’être inspirée, entre autres, du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry (paru à New York en 1943) qui apprend au narrateur « qu’on ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

Le bagism aura aussi une autre fonction pour notre couple d’artistes. Lors des concerts, c’est désormais Yoko Ono qui assure « le spectacle » avec ses performances, John Lennon peut désormais se concentrer uniquement sur son jeu à la guitare et son chant. Beaucoup de fans du chanteur auront du mal à comprendre cette dualité (il n’y a qu’à lire les commentaires faits encore aujourd’hui sous les vidéos du Live At Toronto 1969 !!!).

Pour Emma Lavigne, conservatrice et commissaire de l’exposition John Lennon Unfinished Music (qui a eu lieu en 2005-2006 à la Cité de la Musique à Paris), « le sac est un symbole de leur désir d’intimité et une contestation du racisme. (…) l’acte sexuel latent, convoitise inassouvie des journalistes pendant leur lune de miel pour la paix, est simulé ou imaginé dans la matrice du Bagism ».

Notons que cette démarche artistique du couple Ono Lennon sera rejetée de manière générale par les autres artistes de l’époque qui la considérait comme une démarche d’autopromotion (sauf Andy Warhol qui lui aussi utilisait sa notoriété).

Pour aller plus loin :

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