L’érotisme et la mort : l’Odalisque, la femme orientale (romantisme)

Nous poursuivons aujourd’hui notre exploration des représentations de la mort qui sont source d’érotisme, après L’Extase de la Bienheureuse Ludovica Albertoni du Bernin. La représentation de l’extase mystique, soit un moment où se rejoint la mort et l’orgasme, est poussée à son paroxysme par Eugène Delacroix dans sa toile La mort de Sardanapale.

La mort de Sardanapale - Eugène DELACROIX 1827 - acquis en 1921 (legs) par le Musée du Louvre

La mort de Sardanapale – Eugène DELACROIX
1827 – acquis en 1921 (legs) par le Musée du Louvre

Peinte et exposée en 1827 au Salon (où elle fut opposée à une toile d’Ingres), cette toile a provoqué un tollé à sa réception, pour de nombreuses raisons. Nous allons voir aujourd’hui ce qu’elle nous révèle des liens entre la représentation de la mort et l’érotisme au milieu du XIXème siècle.

Le sujet

La toile représente la mort du souverain Sardanapale, qui, assiégé, décide de se suicider en compagnie de ses esclaves et de ses favorites. Sardanapale est un personnage légendaire, inspiré d’un roi assyrien (les spécialistes ne sont pas d’accord sur l’identité exacte du roi ayant inspiré la légende de Sardanapale). Anticipant les critiques, le peintre se sent obligé d’accompagner l’oeuvre d’une explication :

« Les révoltés l’assiégèrent dans son palais… Couché sur un lit superbe, au sommet d’un immense bûcher, Sardanapale donne l’ordre à ses esclaves et aux officiers du palais d’égorger ses femmes, ses pages, jusqu’à ses chevaux et ses chiens favoris ; aucun des objets qui avaient servi à ses plaisirs ne devait lui survivre. »

Catherine Rosane, dans un très beau billet de blog consacré à cette toile, fait remarquer que si le peintre précise son sujet, c’est qu’il doit être « sans doute soucieux de rappeler les fondements historiques d’un sujet aussi controversé ». La légende de Sardanapale est alors « à la mode », le poète anglais Byron avait publié 6 ans plus tôt un drame racontant cette légende. Certains historiens considèrent que Delacroix a croisé les descriptions faites par Byron avec celles faites par Diodore de Sicile, un historien grec du premier siècle avant Jésus-Christ. Ce mélange des deux récits engendrant cette scène d’holocauste, qui n’est pas à proprement parler présente dans le drame de Byron (celui-ci ne décrit que le meurtre de la favorite de Sardanapale).

Ce souci de rappeler les fondements historiques donnent plus d’importance à la toile, qui peut alors se réclamer du genre noble et très prisé au XIXème siècle de la « peinture d’histoire ».

Style romantique

En justifiant ainsi la « véracité » de la toile, Delacroix veut anticiper et contourner les critiques qui ne seront pas manquées d’être faites à son style.

Cette toile marque ainsi une rupture, un tournant dans son oeuvre et peut même être considéré comme une sorte de manifeste de la peinture romantique contre les peintres classiques ou néo-classiques. Le peintre ne « lisse » pas sa touche, il juxtapose des taches de couleurs sans les lier entre elles. La composition est fondée sur des diagonales, ce qui perturbe la vision pour le spectacteur et lui donne l’impression que le lit, sur lequel repose le roi, est en déséquilibre. La composition vient ici appuyer l’histoire du sujet et renforce la tension dramatique.

Le lieu où se déroule la scène est difficilement identifiable : un palais en flammes représenté dans le coin supérieur droit nous laisse supposer que nous ne sommes pas à l’intérieur d’un bâtiment, cependant le lit nous laisse supposer le contraire. Le cheval qui surgit dans le coin inférieur gauche ajoute un peu plus de confusion à l’action en train de se dérouler.

Cette liberté prise avec les conventions traditionnelles de la peinture d’histoire est la source première du tollé qui accompagnera la réception de la toile. L’autre sujet de scandale est évidemment la représentation des corps dénudés.

Et il faut dire que le style de Delacroix exacerbe la sensualité des corps. Ainsi en favorisant la couleur au dessin (un des plus vieux débats de l’histoire de l’art), il va donner plus de « chair » aux corps qu’il représente. La notice du tableau sur le site du Musée du Louvre en est une parfaite illustration :

Le faisceau des flammes du bûcher traverse [la toile] en diagonale du bas à droite vers le haut à gauche, modèle les corps en proie à un spasme sensuel en passant graduellement des rouges profonds aux roses nacrés sur lesquels se détachent la chair laiteuse des torses et le blanc cru du drapé du roi. C’est avec des couleurs bien réparties, des contrastes d’ombres, de demi-teintes et de lumière, d’excès de rouge et de blanc, une touche rapide, un jeu subtil d’empâtements audacieux, vibrants, juxtaposés à des glacis transparents, légers, lumineux et modulés que le peintre exalte les veloutés des chairs, les textures des étoffes chatoyantes, la préciosité des bijoux  et des pièces d’orfèvrerie qui animent le premier plan. 

La tonalité chaude que donne la palette choisie par le peintre (des couleurs principalement rouges et orangées) aiguise cette sensualité des corps dépeints. Cette « crudité » a beaucoup choqué, surtout pour une oeuvre exposée au Salon, donc en public.

Le fantasme de la femme orientale

Ainsi, comme nous l’avons déjà signalé, les oeuvres érotiques ne sont tolérées que pour l’usage privé. Il existe une censure très forte, à laquelle ne déroge que les sujets antiques (souvent utilisés comme prétexte par les peintres, notamment chez Rubens).

La représentation de sujets orientaux permet de contourner un peu cette censure, « l’Orient, par son éloignement géographique, culturel mais aussi temporel, par sa différence civilisationnelle, faisait que les œuvres qui s’en inspiraient n’entraient pas dans les catégories établies par la censure » établit Med Médiène dans un article intitulé « Corps nu, corps déshabillé » consacré à la figure de l’Odalisque.

L’odalisque, avec son corps nu et voluptueux, va venir incarner le fantasme de la femme dont le seul dessein est de s’offrir au regard et au désir masculin. « Leurs yeux silencieux, lorsqu’ils rencontrent aujourd’hui les nôtres, sont des yeux de désir, directs et fragiles, où l’on peut lire, comme dans un livre, la nécessité des bonheurs terrestres. « Nous sommes créées pour les dispenser » semblent-elles dire » (Med Médiène). Ici l’homme choisit de les mettre à mort, et assiste à ce spectacle. Catherine Rosane insiste sur la posture de Sardanapale : « Est-ce vraiment l’expression d’un homme qui contemple l’assassinat de ses proches et va lui même mourir ? Quelque chose en lui jouit du spectacle. Comme d’un beau tableau. C’est cela, il regarde la scène, et induit ainsi notre regard. »

La figure de Sardanapale nous renvoie aussi, nous, spectacteur, à notre statut de « voyeur » de la scène. La scène peut se lire à la fois comme une scène de terreur, d’holocause, mais aussi comme une scène d’orgie, les femmes semblant éprouver du plaisir à mourir. L’artiste Gérard Boitelle propose sur son blog une étude de cette toile au travers du prisme de « l’esclave à la sandale » du premier plan qui illustre parfaitement ce point :

De cette sandale, encore ancrée au sol, ultime empreinte baillante comme un sexe, le pied se détache, le corps s’élève et virevolte comme le ferait une flamme du bûcher. La ligne du dessin  est ici imprécise et aboutit aux contours plus marqués du visage. Le regard de l’esclave monte alors vers le ciel et semble attendre la convulsion ultime d’un orgasme provoqué par la pénétration de l’imposant poignard.

La fin de l’analyse livre un fait biographique intéressant : en 1827, Delacroix n’a encore jamais mis les pieds au Maghreb ou au Proche Orient. « Avant 1832, l’Orient de Delacroix est fantasmé et lui permet tous les débordements, toute la démesure et l’outrance » (G. Boitelle).

Delacroix transgresse donc, grâce à la licence que lui permet son sujet, les règles de la représentation érotique : ces corps représentés en pleine volupté ne peuvent être montrés en public que parce qu’ils meurent, donc qu’ils obéissent aux règles morales de la société bourgeoise (« celui qui se livre au péché de chair en périra »). Mais la figure de Sardanapale qui profite du spectacle offert semble nous inviter à nous délecter nous aussi.

En introduisant cette représentation érotique au Salon, soit au coeur du monde de l’art, Delacroix permet à l’érotisme de percer dans la sphère publique et de se démocratiser. Après lui, les peintres orientalistes s’ils utilisent toujours le prétexte de la femme orientale pour montrer des corps féminins dénudés, ne feront que suggérer plus que montrer et réserveront aux lithographies, destinés à l’usage privé, les représentations érotiques.

ll faudra attendre le XXème siècle pour que les représentations érotiques sont vues comme des oeuvres d’art, et la date d’entrée dans une collection publique de cette toile (1921, soit presque un siècle après la réalisation !) marque bien le temps long de l’évolution des moeurs.

Sources :

  • la notice de l’oeuvre au Musée du Louvre (dont je salue les titres de paragraphes audacieux)
  • cet article de Catherine Rosane sur le blog Profondeur de Champs
  • ce pdf sur la lecture de l’oeuvre par le biais de l’esclave à la sandale par l’artiste Gérard Boittelle
  • cet article de Med Médiène sur la figure de l’Odalisque

Retrouvez le récapitulatif des autres articles de cette série sur la page L’érotisme et la mort.

Une réponse à “L’érotisme et la mort : l’Odalisque, la femme orientale (romantisme)

  1. Pingback: L’érotisme et la mort : la femme fatale (mouvement décadent) | La sagesse est au coin de la rue·

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