Architecture contemporaine à Barcelone : le marché Santa Catalina de Enric Miralles et Benedetta Tagliabue

Il y a plusieurs lieux qui s’imposent quand on découvre la ville de Barcelone. Le Barri Gotic où vous êtes obligés de vous perdre (pas la peine de faire les malins, ça vous arrivera), les différentes merveilles conçues par Gaudi (Casa Battlo, Sagrada Familia, Parc Güell pour ne citer que les plus emblématiques, mais il y en a encore plein d’autres), les autres bâtiments datant du « modernismo » (on peut parcourir une « ruta del modernismo » à travers la ville), Montjuïc et les anciennes installations des Jeux Olympiques de 1992. Si vous avez de la chance, vous visiterez même la « grua » (fourrière) Miro.

Quand j’ai préparé mon premier vrai séjour seule à Barcelone, j’ai découvert une facette très importante de la ville qui m’étais jusqu’alors peu connue. Barcelone est une ville qui regorge d’architecture contemporaine. Elle ne se contente pas d’avoir la basilique la plus extravagante du monde, elle possède bon nombre de bâtiments contemporains et « pratiques » absolument époustouflants. Dans les plus connus et les plus médiatisés je citerais la Torre Agbar, construite par Jean Nouvel (une fois qu’on a cité son nom, en général on a tout dit), ou encore l’Hôtel W conçu par Ricardo Bofill près du port olympique.

A droite la Torre Agbar de Jean Nouvel (2005), à gauche l'Hôtel W ou Hotel Vela (hôtel voile) de Ricardo Boffil (2010) sources :

A droite la Torre Agbar de Jean Nouvel (2005) et à gauche l’Hôtel W de Ricardo Bofill (2010)
sources : Renato Cilento et Ricardo Bofill sur Architecturenewsplus

En préparant donc mon voyage, j’ai réalisé un « circuit » des bâtiments contemporains les plus impressionnants. Et c’est alors que j’ai découvert l’oeuvre d’un architecte catalan, Enric Miralles, pour laquelle j’ai eu un immense coup de coeur.

Je vous présente aujourd’hui l’une de ses oeuvres : la restauration du marché de Santa Catalina.

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Enric Miralles Moya est né en 1955 à Barcelone. Il commence sa carrière au début des années 80. Cette carrière est très courte, une vingtaine d’années seulement, car à 45 ans il décède d’une tumeur au cerveau (en 2000 donc).

Enric Miralles a travaillé principalement avec deux femmes architectes, qui étaient aussi ses épouses « à la ville ». Il fonde avec Benedetta Tagliabue son cabinet EMBT (nommé selon leurs initiales) en 1995 et y travaillera jusqu’à sa mort. Le cabinet existe toujours et est toujours en activité en Espagne et au niveau international (si vous aimez l’architecture contemporaine je ne peux que vous conseillez de visiter leur site internet).

Sa première grande réalisation est le champ de tir à l’arc pour les Jeux Olympiques. Sur les photos ce champ est absolument magnifique, malheureusement il m’a été impossible de le retrouver et j’ai pourtant parcouru Montjuïc de long en large dans cette optique.

Sa réalisation la plus célèbre est la construction du Parlement écossais situé à Edimbourg (livré en 2005 mais designé par Miralles de 1999 à 2000), sur laquelle j’ai personnellement peu de connaissances mais il existe une très longue bibliographie sur le sujet pour ceux que ça intéresse.

Il a beaucoup travaillé à Barcelone (où il vivait) et il est fort probable que nous reparlions d’autres de ses oeuvres sur ce blog😉

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Photo durant les travaux de rénovation (source EMBT)

Photo durant les travaux de rénovation (source EMBT)

Installé en 1848 à la place de l’ancien couvent de Santa Catalina (sainte Catherine) dont la plus grosse partie brûla en 1845, le marché de Santa Catalina est un des premiers marchés couverts de Barcelone. La municipalité décide de le restaurer en 1997 et lance un appel d’offres. La ville de Barcelone (et notamment la partie ancienne, entre la plaza de Catalunya et la mer grosso modo) est organisée en petits quartiers (les plus connus étant El Born et El Raval), chacun pouvant être vus comme des petites villes à part entière. Chaque quartier possède son marché de produits frais, véritable coeur vivant du quartier.

Dans la phase de conception du projet, Miralles et Tagliabue ont à coeur de proposer une rénovation de tout l’espace, pas seulement du marché. Ils connaissent très bien le quartier puisqu’ils y vivent. Ils optent pour une structure ouverte, signifiant l’ouverture du quartier de Villa Ciutat sur le reste de la ville, un point d’entrée dans le labyrinthe de petites rues étroites. Ainsi ce n’est pas seulement le marché qui a été repensé mais aussi certaines unités d’habitations autour ainsi qu’un grand parking en sous-sol.

En haut à gauche, plan du quartier (source EMBT) et une photo de l'arrière du marché (source)

Plan du quartier et implantation du marché superposé sur une photo de l’arrière du marché (source EMBT)

Il y a donc une unité très forte entre l’architecture du marché et celle de son environnement, on retrouve les mêmes panneaux de bois qui servent de volets aux fenêtres des appartements repris sur la partie supérieure des murs.

Concernant le marché en lui-même, les architectes se sont efforcés de conserver au mieux le bâtiment existant et ont surtout refait la toiture (qui a été réalisé entièrement sous la supervision de Miralles, qui est mort juste après la fin du chantier).

En rouge l'emplacement de la cathédrale, en haut à droite le marché Santa Catalina, reconnaissable à sa toiture de céramiques (source Google Maps)

En rouge l’emplacement de la cathédrale, en haut à droite le marché Santa Catalina, reconnaissable à sa toiture de céramiques (source Google Maps)

Le marché est situé à quelques pas de la cathédrale gothique de Barcelone et du Barri Gotic, il y avait donc un sacré défi pour insérer cette rénovation moderne sans trop choquer et se démarquer du bâti ancien. Mon expérience est que la toiture est finalement peu visible dans la perception de l’ensemble du bâti depuis la rue, il nous a fallu plusieurs minutes avant de repérer le bâtiment de loin.

La volonté des architectes était d’insérer leur travail dans l’existant, ils ont ainsi justifié leur démarche en disant que « une erreur basique est de parler de « neuf » et « d’ancien ». Ce qui a réussi à se conserver jusqu’au temps présent est d’usage courant, utile et utilisé, donc contemporain. Et cela nous permet de revenir dans le passé afin de trouver les éléments pour aller de l’avant » (1).

Cette rénovation a reçu le Prix National de la Culture la Generalitat de Catalunya (soit le gouvernement régional) dans la catégorie Patrimoine en 2001. Un espace « archéologique » permet de voir les fondations du couvent, que le marché soit ouvert ou non.

Façade avant donnant sur l'axe de la Via Laietana (source)

Façade avant donnant sur l’axe de la Via Laietana (source Alvaro Romero Novas)

La toiture est faite de bois (pour la structure) et de céramiques (pour le revêtement extérieur). C’est un artisan expert des céramiques, Toni Cumella (vous pouvez aller voir son travail magnifique sur le site internet de son entreprise), qui a dessiné et supervisé la réalisation du toit. L’utilisation des céramiques est typique de Barcelone et de la Catalogne, Gaudi l’utilisait déjà abondamment les « trencadis » (gros tessons).

A gauche photo de la toiture (source) et visuel compris dans le projet (source EMBT)

A gauche photo de la toiture (source : site touristique Barcelona.com) et à droite un visuel conçu par le cabinet EMBT (source EMBT)

Le motif de la toiture représente des fruits et légumes stylisés.

A partir du visuel original (le dessin final est juste inspiré) on arrive quand même à distinguer les poivrons tout à gauche au milieu de la première bande et surtout l’aubergine en bas à gauche. Je pense que la grosse tache orange et rouge est une pêche.

Avec cette toiture, l’architecte renverse le procédé habituel de « façade ». Ainsi l’élément caractéristique de la façade n’est pas face à la rue, mais face au ciel. Avec un petit pied de nez à ses contemporains, dont le regard ne peut pas saisir l’intégralité de cette toiture, puisqu’elle n’est visible que du ciel.

La toiture a été récompensée pour l’ingéniosité et la beauté de la céramique. Le choix de la céramique a été débattu car il alourdissait considérablement la toiture. Finalement un procédé spécial a été mis au point, réduisant d’un tiers la charge (pour plus de détails techniques, voire les liens plus bas).

En haut et en bas en gauche photo de la toiture (sources : et ), en bas à droite un des piliers de soutien (source)

En haut et en bas en gauche photo de la toiture (sources : Alvaro Fontaneda et laukrak), en bas à droite un des piliers de soutien (source : Alvaro Fontaneda)

L’intérieur est très simple, c’est la toiture seule qui attire le regard, le reste du bâtiment est vide, laissé à l’utilisation des utilisateurs (vendeurs ou acheteurs) du marché. La toiture repose sur des piliers métalliques qui se rejoignent sur des socles de béton. La répartition des piliers et leurs formes sinueuses casse la rationalité et donne l’impression de se trouver dans une forêt de piliers, renforçant l’impression d’un bâtiment organique.

Si les couleurs vives et les hexagones du revêtement extérieur peuvent rebuter un peu (j’avoue que j’étais un peu sceptique mais bon vu qu’en fait ça ne se voit pas trop), la toiture vue de l’intérieur du marché est absolument superbe. Elle m’a fait penser à une nef d’église mais aussi une voilure de bâteau, quelque chose de très organique, la lumière et l’air entrent aisément à l’intérieur du marché, en faisant un espace où il est très agréable de se promener sans le côté un peu glauque et claustrophobique de certains marchés couverts. On n’est pas tout à fait à la Boqueria (un des marchés les plus emblématiques de Barcelone, près des Ramblas, où il est particulièrement agréable de se promener avec des étalages monumentals), mais c’est sacrement agréable.

Pour aller plus loin :

(1) citation utilisée par le site Buildipedia

4 réponses à “Architecture contemporaine à Barcelone : le marché Santa Catalina de Enric Miralles et Benedetta Tagliabue

    • Alors une petite précision : si le marché est très sympa, si tu n’es jamais allée à Barcelone, il vaut mieux commencer par les lieux les plus touristiques (cités en début de billet) sinon tu risques d’être un peu déçue, car au final ce n’est qu’un marché fréquenté par les habitants😉
      Mais Barcelone est une ville très belle, j’y suis déjà allée 5 fois (à plusieurs années d’intervalle) et je n’ai encore pas eu le temps de tout voir !!!

  1. Miralles, un architecte catal… euh espagnol !
    Sinon, ça donne envie d’aller voir, on peut aller en train facilement à Barcelone, il va falloir que j’y pense…

    • Espèce de nationaliste :p
      En train facilement… oui avec les facilités de circulations, parce que sinon de mémoire ça coûte assez cher.
      Le meilleur moyen est encore le covoiturage et je ne sais pas si la ligne Toulouse-Barcelone en avion existe toujours depuis son ouverture en 2010.

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