L’érotisme et la mort : la mort fantasmée (époque baroque)

A travers notre première partie, nous avons vu comment, dans la conception occidentale de la vie et de son sens, la mort et l’érotisme étaient opposés de manière essentielle, c’est-à-dire par leur définition même. L’érotisme était pensé comme associé à la vie, devenant le contraire de la mort, comme dans les Trois Ages de la Vie et de la Mort. Puis L’Allégorie du Triomphe du Vénus nous montrait la position équivoque de la représentation érotique, qui est belle mais dangereuse et peut conduire à la mort. Parce que je vous ai présenté des oeuvres datant de la Renaissance, il ne faudrait pas croire que cette opposition est datée dans le temps, elle existe toujours chez nos contemporains. Mais le développement de l’histoire de l’art a amené des nuances à cette opposition initiale et a amené à renverser la perspective parfois, la représentation de la mort devenant une source d’érotisme. C’est cette « mort fantasmée érotique » que nous allons explorer à présent dans l’époque moderne soit du XVIIème au XIXème siècle.

Je vous propose aujourd’hui de contempler une sculpture du Bernin, qui représente le corps d’une religieuse au moment de sa mort : L’Extase de la Bienheureuse Ludovica Albertoni.

Le courant baroque, à la charnière du XVIIème et du XVIIIème siècle, se crée en opposition aux canons artistiques de l’époque. Barroco est un terme utilisé pour décrire les perles irrégulières, qui seront mises de côté mais ont une forme tellement singulière qu’elle en deviennent belles. Les artistes baroques cherchent à représenter ces formes irrégulières et étranges qui les entourent, en explorant tout ce qui amène du mouvement et de la tension à la vie.

C’est dans cette perspective que ces artistes explorent la représentation de la mort et surtout le moment du passage de la vie à trépas.

Le Bernin est un artiste italien qui a travaillé notamment pour le décor de la Basilique Saint-Pierre de Rome (le Grand Baldaquin central, c’est de lui !) mais aussi pour des commanditaires privés. L’Extase de la Bienheureuse Ludovica Albertoni (1671-1674) est une de ses dernières oeuvres, dans la succession de L’Extase de Sainte-Thèrèse (chapelle Cornaro – église Santa Maria della Vittoria à Rome),  et elle lui fut commandée par le cardinal Albertoni à l’occasion de la béatification de sa soeur. Elle se trouve dans l’église San Francesco a Ripa à Rome.

Ludovica(source : Clément GF)

La sculpture représente donc la religieuse Ludovica Albertoni au moment même où elle rend l’âme et où elle se trouve face à Dieu. La cambrure du corps et le désordre des drapés représentent clairement les dernières convulsions.

Le Bernin bouleverse ainsi complètement les codes du gisant, cette représentation de la personne décédée, couchée sur son lit de mort, le plus souvent les mains jointes en prière, dont l’image est saisie pour l’éternité dans une extrême raideur. Ici, au contraire, la position du corps de la Bienheureuse et le jeu des drapés donnent du mouvement à son corps et nous donne l’impression qu’elle est encore vivante. L’expression donnée au  visage et la forme de la bouche est en équilibre entre la représentation de la douleur et de la joie.

Plus encore, la sculpture semble posséder, pour nos yeux contemporains, une indiscutable sensualité, en possédant un fort caractère érotique. Il est important de préciser qu’aux yeux du Bernin et de ses contemporains, cette sculpture n’a rien d’érotique, sur ce point les spécialistes sont unanimes (je suis sincèrement désolée – ou pas – de briser ainsi les élans lyriques de nombreux auteurs de blogs dont j’ai pu croiser la prolixe prose en faisant des recherches pour cet article). Notre vision au jour d’aujourd’hui est faussée par l’évolution des valeurs de notre société et l’évolution de la représentation de l’érotisme, notamment au XIXème siècle (nous verrons cela plus précisément dans un prochain article).

Cependant Jacques Solé, historien des mentalités de l’époque moderne (XVIIème-XVIIIème siècle), affirme dans son ouvrage L’Amour en Occident à l’Epoque Moderne, qu’il existe « des rapports équivoques entre l’érotisme et l’art religieux ». On observe ainsi le développement d’une « sorte de tendance sadique », une « singulière complaisance à représenter dans le plus grand détail les tourments infligés ».

« Tout un refoulement sexuel se lit dans les tableaux suggestifs de saintes attachées ou pendues, brûlées ou décapitées, flagellées ou aux seins coupés, spectacle de nudités permis, puisque fouettées ou suppliciées pour la bonne cause. »

Ce que l’on peut affirmer avec précision c’est que pour le Bernin le moment de la mort est un moment d’extase, donc de plaisir, qu’il soit érotique ou non. C’est un bouleversement profond du rapport entre la mort et l’érotisme, la mort devenant une source d’érotisme.

Retrouvez le récapitulatif des autres articles de cette série sur la page L’érotisme et la mort.

2 réponses à “L’érotisme et la mort : la mort fantasmée (époque baroque)

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