L’âge d’or de la peinture australienne : the « Heidelberg School » – « Golden summer, Eaglemont » d’Arthur Streeton


Golden Summer, Eaglemont
Arthur STREETON, 1889
Huile sur toile, National Gallery of Australia (Canberra)

Je vous présente aujourd’hui un de mes tableaux préférés (pas très original sachant que ce doit être un des tableaux australiens les plus célèbres et les plus représentés). Il marque un tournant pour la peinture australienne puisqu’il appartient à ce que l’Histoire a retenu comme la première école australienne : l' »Heidelberg School ». Rien à voir avec la ville allemande, il s’agit en fait d’une ville située en banlieue de Melbourne, aujourd’hui totalement urbanisée mais qui à l’époque était considérée comme champêtre, suffisamment différente de Melbourne pour fournir de bons sujets mais suffisamment accessible aussi car reliée par les toutes nouvelles lignes de chemin de fer.

Il est très facile (et ce tout particulièrement pour une personne de nationalité française) de reconnaître le style qui a inspiré ce courant, il s’agit bien sûr de l’impressionnisme. Les peintres de l’école de Heidelberg partagent ainsi de nombreuses valeurs avec leurs aînés européens : ils privilégiaient la peinture en extérieur, peinture rendue possible par l’invention du tube de couleur, qui libérait le peintre de son atelier. Ces peintres suivaient par ailleurs des cours dans la toute première école d’art australienne, créée à la National Gallery de Melbourne. Certains d’entre eux, dont Arthur Streeton ont passé un ou deux étés dans une maison que l’on leur a prêtée à Heidelberg. C’est lors de ce qui est devenu le « mythique été 89 » que « Golden Summer » a été peint.

Le titre est particulièrement intéressant car il superpose 3 niveaux de lecture : il comporte une partie très descriptive et neutre (le lieu et le moment où la scène a été retranscrite). Cette donnée temporelle est particulièrement pertinente pour les peintres d’extérieur car la lumière change d’un moment à l’autre. Mais ce titre comporte aussi une signification allégorique : l’adjectif « golden » attire l’attention sur la couleur jaune qui domine le tableau, couleur dont nous verrons plus bas l’importance. Cette couleur est d’ailleurs investie d’un certaine noblesse puisqu’elle est qualifié de précieuse, « de l’or ». Ce mot évoque un puissant imaginaire, qui nous installe dans un dispositif de description d’une terre promise (comme le tableau que nous avons vu précédemment). Il nous promet la présence d’une richesse, mais aussi la naissance d’une certaine richesse, d’où l’expression d’âge d’or qui me semble correspondre naturellement à cette toile et au courant dont elle est un des représentants.

La peinture de plein-air : la recherche de l’authenticité

A l’instar des tableaux des « école de plein-air » (vous pouvez relire L’Oeuvre d’Emile Zola si vous voulez vous rafraîchir la mémoire !), la composition du paysage peint par Arthur Streeton s’appuie sur une observation minutieuse et se veut une reproduction authentique. On trouve ainsi presque au centre de la toile l’eucalyptus, la figure emblématique du paysage australien. Cet eucalyptus attire d’autant plus l’oeil qu’il est une figure d’équilibre dans la palette chromatique de la toile. En effet, son feuillage vert tirant sur le jaune, se situe au coeur de l’opposition des tons bleus et des tons jaunes qui organisent le tableau.

Il y a ainsi un fort contraste entre le jaune, présent majoritairement dans la partie inférieure du tableau et le bleu présent dans le ciel et le fond (perspective atmosphérique), contraste qui atteint son paroxisme au second plan : à gauche une vallée sombre se déploie, au sein de laquelle coule la Yarra River , segment bleu qui s’oppose aux habitations jaunâtres des hommes sur la droite. Cependant l’utilisation de la lumière sur les collines qui nous font face (et qui remontent par rapport à la vallée de la Yarra) crée un effet d’harmonie, renforcé par l’utilisation du vert qui tire parfois sur le jaune dans les feuillage des arbres, faisant lien entre les deux entités. Cette harmonie, fragile mais constante, participe au sentiment de plénitude qui se dégage de l’ensemble de la toile.

Le trait le plus frappant est la couleur jaune de l’herbe, typique des paysages australiens en été (ce n’est pas du blé, c’est bien de l’herbe cramée par le soleil). Ce jaune est d’autant plus typique et authentique qu’il se démarque des tons verts employés traditionnellement pour dépeindre les paysages anglais, tons importé également dans les premières peintures australiennes (voir nos précédentes présentations). Cette couleur jaune, qualifiée de dorée par le peintre, est donc un trait proprement australien et se retrouve d’ailleurs dans toutes les toiles de ce courant.

De l’anecdote au symbole

L’utilisation du mot « doré » dans le titre, qui renforce l’importance de la couleur jaune et lui donne une valeur résolument positive, nous montre comment le peintre transforme son sujet, de nature plutôt anecdotique (des bergers et leurs moutons), en une entreprise de bien plus grande envergure. Le sujet est introduit de manière assez traditionnelle, par la présence au premier plan d’un homme. Cependant, contrairement à ce que nous avons déjà pu observer, l’ici l’homme n’est pas présent pour donner l’échelle mais plutôt pour attirer l’attention sur le sujet du tableau. Le peintre met d’ailleurs en valeur ce personnage par une tâche de lumière sur son épaule et sa tête, tâche qui attire naturellement notre oeil. Les ombres sont d’ailleurs placées avec une grande habileté. Ainsi, une grande ombre baigne tout le premier plan, nous révélant le paysage qui se trouve derrière le peintre, ce qui ouvre évidemment le champ de vision et perturbe notre regard. Cette ombre conduit le regard de gauche à droite, vers le village et les toits lumineux des habitations. Et quand bien même notre oeil voudrait s’échapper vers la gauche et la vallée, le mouvement, au centre de la toile, dans le ciel, de l’oiseau  et  du nuage le ramène instinctivement vers la droite et les toits du village.

Ce mouvement crée alors une emphase sur la présence des bergers et des moutons, et plus généralement de l’homme et des colons qui ont construit ces habitations, perdues au milieu des grands espaces. Cette emphase est particulièrement intéressante car elle concerne ce qui fait à proprement parler la richesse du pays : soit la laine, qui est une industrie florissante puisque l’Australie est le premier pays exportateur de laine au niveau mondial. On peut d’ailleurs remarquer que ce n’est pas l’homme qui est au premier plan du tableau, mais bel et bien un mouton. Mouton accompagné d’une pie, à qui il semble presque faire la conversation, ce qui n’est bien sûr pas anodin, la pie australienne étant un des emblèmes nationaux. Il paraît alors évident que le peintre a voulu délibéremment représenter non seulement les différentes richesses qu’offre le pays (dans la tradition de la contemplation de la Terre Promise) mais également des traits de caractère  de ce paysage, traits qui seront exacerbés au siècle suivant, lors de la construction de l’identité australienne.

Un tableau mythique

On est donc ici face à la construction, par le peintre des prémices d’un sentiment patriotique, qui débouchera quelques années plus tard sur la revendication de l’indépendance politique du pays. C’est ainsi le sens qu’a pris ce tableau et ceux du même courant pour l’histoire de l’art australien. Cependant, cette construction se fait uniquement du point de vue d’un homme blanc (il n’y a ainsi aucun aborigène dans cette toile !). Ce point de vue  a débouché sur un type de mythe tout à fait spécifique, qui ne cesse d’être réintroduit sous de nouvelles formes : le mythe du « bushman ». Selon ce schéma, le « bush » agit en révélateur, il est le lieu de la transformation du colon britannique en homme australien (c’est exactement le même mythe qui sert de toile de fond au film Australia, réalisé par Baz Luhrman en 2008 !). Nous avons déjà vu comment les jeux d’ombre mettent en lumière ces bushman.

Mais il semble toutefois important de remarquer que cette toile nous offre une peinture idéalisée du « bush » australien. Le sujet du tableau est bel et bien mythique et non pas « vécu » puisque les artistes de l’école d’Heidelberg sont fondamentalement des citadins qui s’échappent de la ville, leur milieu naturel, pour aller peindre !

Enfin, c’est peut-être même ce courant en lui-même qui n’est pas si authentique et est pour nous, spectateur du XXIe siècle, un mythe. En effet, toute la production de l’école d’Heidelberg et ce tableau en particulier ont été largement utilisés pour diffuser une certaine image de l’Australie et de l’identité australienne.  Comme nous l’avons déjà montré, le développement de l’école d’Heidelberg est contemporain de la construction d’une identité australienne, en rupture avec les valeurs anglaises, à la fin du XIXe soit avant la période d’indépendance proprement dite. Le qualificatif même de « première école de peinture australienne » est aujourd’hui remis en cause par la critique en montrant que d’autres courants artistiques co-existaient au même moment, mais comme le résultat de leurs recherches ne coïncidait pas autant avec l’actualité politique, ils ont été mis à l’écart.

« Golden Summer » est donc un tableau particulièrement riche. Non seulement la technique utilisée par le peintre est remarquable, et remarquablement maîtrisée, mais il propose plusieurs niveaux d’interprétations pour le spectateur, que ce soit pour la compréhension du tableau en lui-même ou du contexte dans lequel il a été créé.

Pour aller plus loin :  (pour les anglophones uniquement)

Retrouvez les autres analyses d’oeuvres de cette série sur la page Initiation à l’art pictural australien.

 

3 réponses à “L’âge d’or de la peinture australienne : the « Heidelberg School » – « Golden summer, Eaglemont » d’Arthur Streeton

  1. C’est bien interessant, tout ça ! Si ce n’était pas si loin, on irait voir le tableau « grandeur nature » à Canberra…

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