L’érotisme et la mort : La jeune-fille et la mort (Renaissance)

Poursuivons notre exploration de l’érotisme dans l’art et tout particulièrement la question de ses liens avec la représentation de la mort. Nous avions vu, lors de l’épisode précédent, comment une scène peinte à Lascaux mêle ses deux thématiques et laisse à penser que la représentation de l’acte sexuel est en quelque sorte lié à la naissance de l’Art.

Je vous propose donc aujourd’hui de nous pencher sur cette peinture :


Les Trois Âges de la Vie et la Mort – Hans BALDUNG-GRIEN – vers 1510
Huile sur Bois, Kunsthistorisches Museum, Vienne

Cette oeuvre de Hans Baldung-Grien, graveur et peintre allemand (né en Alsace…) de la première moitié du XVIe siècle, nous intéresse dans notre thématique car elle se situe à la croisée de deux mondes : le monde médiéval, où (en schématisant) l’éros est lié au Mal et au « péché originel » et le monde moderne où la représentation des corps nus est faite pour créer un plaisir visuel donc est érotique. On retrouve bien ici le corps nu de la jeune-femme qui avec ses longs cheveux ondulés nous rappelle la Vénus de Botticelli mais ce corps est accolé à celui de la Mort, repoussant et laid. Le moment érotique de la contemplation est donc impossible, bien plus sa représentation semble impossible si elle est associée à celle de la Mort. On retrouve ici une des caractéristiques des oeuvres de Baldung-Grien qui porte un regard très cynique et détaché sur ses sujets, détachement qui apparaît aussi dans les couleurs froides qui sont utilisées.
Il y a cependant un lien fort entre la jeune-fille et la Mort, représenté au sens propre par le voile, tenu par la Mort et qui vient cacher le sexe de la jeune fille (ou justement attirer notre attention sur la place de ce sexe qui n’est pas représenté !). Il est difficile d’établir la nature de ce lien, puisque les lambeaux de chair se détachant du squelette répondent aux mèches ondulées de la jeune-femme, créant une similitude entre les deux.Ce thème de « la Jeune-Fille et la Mort » va avoir une très grande postérité en Allemagne, s’érotisant au fur et à mesure des représentations.

Si cette oeuvre possède une morale chrétienne encore très présente : la belle jeune-fille qui se contemple dans le miroir ne doit pas oublier qu’elle est mortelle et que les plaisirs du monde ne sont que vanité, une morale plus païenne et moins « morbide » est présente dans le même temps. Le bras de la vieille-femme vient ainsi s’opposer à celui de la mort tenant le sablier, symbole du temps qui passe inexorablement et mène la jeune-fille vers la mort. Même si Ronsard n’écrira ses célèbres sonnets que 30 ans plus tard, on trouve déjà ici l’idée du carpe diem. De plus, le motif des lambeaux de chair de la Mort se retrouve dans le feuillage de l’arbre, la Mort ne vient donc pas s’opposer à l’évolution de la nature, mais elle aussi fait partie du cycle de la vie.
Cet effacement de la morale chrétienne pour une morale plus profane se retrouve d’ailleurs dans la carrière même de Hans Baldung-Grien, qui à partir de 1517, se rapproche des milieux intellectuels protestants et privilégie les sujets humanistes.

Cette peinture nous permet donc de comprendre l’ambivalence de la représentation de l’érotisme et de la mort et la difficulté pour l’art chrétien de se positionner face au plaisir qui naît instinctivement de la contemplation du corps humain nu. On retrouve d’ailleurs cette même ambivalence pour toutes les sculptures ornant les églises et voulant représenter le péché de luxure pour dissuader le croyant de s’y adonner, elles peuvent très bien aussi l’y inciter voire développer un imaginaire entraînant l’effet inverse de celui désiré.
Il y a cependant une constante dans cet art moderne (au sens historique du terme soit du XVIe au XVIIIe siècle) : la représentation érotique s’accompagne toujours de la menace de sa fin, mais nous explorerons cette idée plus en détails au prochain épisode.

Pour aller plus loin :

Retrouvez le récapitulatif des autres articles de cette série en cliquant sur le lien de la page L’érotisme et la mort dans le bandeau en haut à droite.

5 réponses à “L’érotisme et la mort : La jeune-fille et la mort (Renaissance)

  1. Oui effectivement c’est un thème TRES occidental ! (en même temps au concours on nous restreint à l’art occidental pour cette épreuve)

    Saint Sébastien est une piste intéressante, je ne l’avais pas du tout relevé dans ma copie mais ça me fait penser à de nombreuses pages de Michel Tournier, mon écrivain français préféré !!!

  2. Pingback: L’érotisme et la mort : plaisir et douleur (maniérisme) | La sagesse est au coin de la rue·

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