Premices de la peinture australienne : "Aboriginals dancing at Brighton" de John Glover

Continuons donc notre parcours de la peinture australienne. Nous avions vu la dernière fois comment Conrad Martens avait légitimé la peinture australienne en représentant un paysage à la manière européenne. A peu près au même moment, John Glover, peintre de paysages lui aussi, cherche à peindre des paysages proprement australiens*.

glover aboriginals brighton
Natives at a corrobory, under the wild woods of the Country (connu comme Aboriginals dancing at Brighton),
John GLOVER, 1835
Huile sur toile, State Library of New South Wales (Sydney)

Comme Conrad Martens, John Glover est né en Angleterre. Mais Glover se forme aux beaux-arts en Angleterre et devient le spécialiste anglais des paysages romantiques « à l’italienne ». A 64 ans, Glover achète une propriété en Tasmanie et vient y vivre et y peindre. La critique le présente souvent comme un bon peintre anglais étant devenu un excellent peintre australien et étant le père du paysage australien.

Un regard neuf

Glover arrive donc à 64 ans sur un nouveau continent où le paysage est complètement différent. Au lieu de nier la spécificité de celui-ci, au contraire, il s’attache à la dépeindre : le meilleur exemple est celui de l’eucalyptus, cet « arbre sauvage » présent dans le titre même de l’oeuvre. (je vous l’avais déjà fait remarquer, l’eucalyptus est l’élément phare de la peinture australienne). Les eucalyptus peint par Glover sontt bien loin de ressembler à celui de Conrad Martens : en effet, ils ne ressemblent à aucun arbre européen de près ou de loin, il sont tout en courbes – jusqu’aux plus petites branches ! – et paraîseent léger. Leur composition (un long tronc et un feuillage parsemé) permet au spectacteur de « voir le paysage au travers d’eux » dixit Glover lui-même, ce qui est atout pour le peintre de paysages. Enfin, il ont une allure désordonnée, qui leur donne un côté « sauvage ».
Mais ces eucalyptus ne sont pas le seul élément exotique du paysage. Les courbes de leurs branches attirent notre regard vers les courbes formées par les corps des hommes, les « natifs » selon le titre original, qui « dansent » au « corroboree », mot générique désignant les cérémonies aborigènes. La présence des aborigènes est une représentation nouvelle et très importante car selon la coutume, ils sont « attachés » à la terre où ils sont nés, doivent la protéger et la sauvegarder et s’y identifient. La scène de danse contraste d’ailleurs avec les sentiments des premiers colons envers les aborigènes : ils ne sont pas dépeints comme animés de mauvais sentiments, comme présentant une menace, au contraire, la scène est joyeuse et paisible.
Cet aspect de leur culture se rapproche de l’idéal romantique de l’homme s’identifiant à la nature, même si celle-ci le domine. L’on retrouve d’ailleurs cette impression avec le vide central, où aucun élément n’arrête l’oeil du spectateur qui suit le cours de la rivière jusqu’à l’arrière plan du tableau. L’échelle donnée par la branche morte à côté de l’homme allongé au premier plan nous permet de saisir à quel point ce pays est bien plus grand que l’homme. D’une part la correspondance entre les postures des natifs et les formes de la nature et cette immensité sont bel et bien empruntés à la peinture romantique.

Mais un regard influencé par son époque

L’on a vu que Glover reste, malgré sa rupture avec le milieu artistique européen, un romantique. Son tableau répond même à des thématiques encore plus anciennes, appartenant au XVIIIe siècle. Ainsi dans le paysage dépeint, il n’y a aucune trace de l’installation des colons européens. Et pour cause, la scène se passe « à l’origine », « avant l’arrivée des colons » selon la description faite par Glover au destinataire du tableau. Cette question de l’origine de l’humanité a été exploré par les philosophes des Lumières, Jean-Jacques Rousseau notamment, avec sa théorie du « bon Sauvage ». On a ainsi déjà constaté la joie des « natifs » lors de leur cérémonie pacifique. Ils sont d’ailleurs représentés nus, sortes de cousins d’Adam et Eve dans le Jardin d’Eden. La lumière douce et diffuse, la clarté de l’eau de la rivière qui s’écoule calmement ajoute à cette peinture idyllique.
Mais cet Eden est artificiel, les natifs sont représentés en un groupe de corps non individualisés, peu présentent de signes distinctifs, il est même difficile de dire s’il s’agit d’hommes ou de femmes. Nous sommes bien dans la représentation d’un groupe de « sauvages » et non pas d’individus. Qui plus est la représentation des actions est très naïve et si elle s’éloigne des conventions européennes (un natif est représenté en suspension, plusieurs à quatre pattes), elle ne fait pas sens. Le spectateur ne comprend pas ses mouvements de « danse », ne sait pas ce qui les motive. Leur sens culturel est tronqué, ne reste que leur intérêt esthétique. Le mot de « corrobboree » est par ailleurs éloquent en lui-même : il s’agit non pas d’un mot aborigène, mais d’un mot déformé (de carribberie) par les colons européens et qui est devenu totalement générique, pouvant qualifier une cérémonie d’initiation comme une cérémonie cultuelle. Par ailleurs, les corrobboree ne sont pas publics, les yeux européens ne sont pas censés les observer : la représentation est une violation des droits aborigènes.
Le plus curieux est que ce tableau a été réalisé à l’intention de George Augustus Robinson, missionnaire anglais venu en Tasmanie et qui eut un rôle ambigu de « Protecteur des Aborigènes », c’est-à-dire qu’il aida à l’expulsion de ceux-ci de leurs territoires tout en essayant de leur assurer des conditions de vie moins atroces que celles qui leur étaient dévolues par ses prédecesseurs. Le tableau devait servir de modèle à une gravure, afin de servir de frontispice à un ouvrage que Robinson devait publier sur son action de Protecteur (et qui ne le fut jamais). Glover explique dans le courrier accompagnant le tableau qu’il s’agit d’un « cadeau de remerciement pour avoir éloigné les aborigènes ». Les spécialistes du peintre n’ont eu de cesse depuis sa mort d’essayer de justifier Glover en mettant en avant sa propre culpabilité vis-à-vis de l’expulsion des aborigènes de leurs territoires mais surtout en montrant comment Glover, en peignant les aborigènes avant l’arrivée de l’homme, s’efforce de reconnaître leur antériorité mais aussi d’écrire l’histoire australienne en en gommant les aspects sanglants pour permettre à la fois aux natifs et aux colons de construire l’avenir sans s’attacher aux horreurs présentes.

Le paysage dépeint par Glover est donc totalement fictif, il procède de la recherche d’une origine de la nation australienne, tout comme les mythes d’Adam et Eve. Cependant dans le même temps, il dépeint des éléments réels et concrets de l’identité australienne, que ce soient les aborigènes ou les eucalyptus et va servir de point de départ à la construction de cette identité.

Pour aller plus loin : une présentation de John Glover en vidéo (et en anglais) par une conservatrice de la National Library of Australia

*J’attire tout de même votre attention sur une de ses premières peintures intitulée The Bath of Diana (le Bain de Diane) où il illustre un mythe grec par une scène de bain aborigène… on retrouve ici la même démarche que Conrad Martens de légitimation de son sujet en référence aux classiques européens.

Retrouvez les autres analyses d’oeuvres de cette série sur la page Initiation à l’art pictural australien.

2 réponses à “Premices de la peinture australienne : "Aboriginals dancing at Brighton" de John Glover

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