Toni Morrison – Beloved

morrison beloved

Pour la suite du Défi Blog-o-trésors (que tiens-je à le préciser j’ai relevé en 2009 sauf pour les comptes-rendus…), je me suis attaquée à un grand classique de la littérature américaine du XXe siècle d’une auteure dont j’ai beaucoup entendu parler, surtout par ma copine Alexia en prépa qui avait osé la comparer à Michel Tournier, mais je ne savais pas vraiment par où commencer son oeuvre… c’était donc une bonne occasion !

L’histoire débute après la Guerre de Sécession dans une maison dans la banlieue de Cincinnati. La maison a connue une période de gloire car elle a longtemps représenté un asile pour les anciens esclaves noirs qui réussissaient à s’échapper ou à racheter leur liberté et se soutenaient pour trouver un travail, foyer, etc. Or, au moment où débute l’histoire, l’ambiance dans la maison a complètement changée car elle est hantée par le cadavre d’un bébé et plus personne n’ose s’approcher de cette maison. Sethe, y vit pourtant, auprès de sa fille Denver et de sa belle-mère Baby Suggs. Comme on le comprend assez vite, le bébé qui a été assassiné dans la maison est en fait un des enfants de Sethe, qui essaye de faire son deuil depuis deux ans. L’arrivée de Paul D, autre ancien esclave du même domaine et la naissance d’une relation entre eux va repousser le fantôme de la maison… jusqu’au jour où une jeune-femme étrange, qui dit se prénommer Beloved, va faire son apparition et bouleverser toute l’organisation de la maison… mais qui est Beloved ? Est-elle vraiment l’enfant assassiné qui a réussi à revenir des enfers comme elle prétend ?

Tout le roman s’intéresse aux relations entre les personnages, relations qui tournent autour du personnage de Beloved dont la nature et le passé restent une énigme. Ce qui est le plus perturbant, c’est que l’auteur donne plusieurs explications, certaines plus rationnelles que d’autres, sans jamais trancher entre elles, en laissant au lecteur le soin de se faire une opinion. J’ai donc refermé le livre en me disant que malgré ma lecture laborieuse je n’avais rien compris, avant de lire d’autres avis et de me rendre compte que ça faisait parti prenante du pacte de lecture. La Liseuse, qui a proposé le livre pour le défi du Blog-o-trésors, témoigne avoir eu besoin d’une seconde lecture « pour saisir la grandeur de l’oeuvre », je pense que cela me serait effectivement bénéfique.

Ce qui rend la lecture difficile également, c’est le style de Toni Morrison qui utilise beaucoup de métaphores et donne peu d’éléments explicites lorsqu’elle change de lieu et de temps dans sa narration. C’est donc en poursuivant la lecture malgré l’incompréhension et en rassemblant les éléments donnés de ci de là qu’on arrive au bout d’un moment à comprendre. Cet emploi si fréquent des métaphores ajoute beaucoup de poésie à la description des actions… et je dois dire que cela permet de vraiment ressentir certaines émotions qui imprègnent les personnages.

Extrait des premières pages du roman :

124 was spiteful. Full of a baby’s venom. The women in the house knew it and so did the children. For years each put up with the spite in his own way, but by 1873 Sethe and her daugther Denver were its only victims. The grandmother, Baby Suggs, was dead, ans the sons, Howard and Buglar, had run away by the time they were thirteen years old – as soon as merely looking in a mirror shattered is (that was the signal for Buglar); as soon as two tiny hands prints appeared in the cake (that was it for Howard). Neither boy waited to see more; another kettleful of chickpeas smoking in a heap on yhr floor; soda crackers crumbled and strewn in a line next to the door-sill. Nor did they wait for one of the relief periods: the weeks, months even, when nothing was disturbed. No.
(…) Baby Suggs didn’t event raiser her head. From her sickbed she heard them go but that wasn’t the reason she lay still. It was a wonder to her that her grandsons had taken so long to realize that every house wasn’t like the one on Bluestone Road. (…) Her past had been like her present – intolerable – and since she know death was anything but forgetfulness, she usued the little energy left her for pondering color.

Le 124 était plein de rancune. Plein du venim d’un bébé. La femme qui vivait dans la maison le savait et aussi l’enfant. Pendant des années chacun avait combattu la rancune à sa manière, mais en 1873 Sethe et sa fille Denver restaient ses seules victimes. La grand-mère, Baby Suggs, était morte, et les fils, Howard and Buglar, s’étaient enfuis lorsqu’ils eurent 13 ans – aussitôt que le simple fait de se regarder dans un miroir le faisait voler en éclats (ce fut le signal pour Buglar) ; aussitôt que deux petits empreintes de main apparurent à la surface d’un gâteau (ce fut celui de Howard). Aucun des deux garçons n’attendit d’en voir plus, une autre marmitée de pois chiches répandus en tas sur le sol, des crackers effrités et éparpillés en ligne près du seuil de la porte. Ils n’attendirent pas plus de vivre un des moments de soulagement : les semaines, les mois même, où rien n’était anormal. Non, ils n’attendirent pas.
(…) Baby Suggs ne prit même pas la peine de relever la tête. Depuis son lit pour malade, elle les entendit partir mais ce n’était pour cette raison qu’elle était alitée. C’était incroyable pour elle que ses petits-fils ait eu besoin de tant de temps pour se rendre compte que toutes les maisons ne ressemblaient pas à celle sur Bluestone Road. (…) Son passé avait été comme sa vie présente – intolérable – et depuis qu’elle savait que la mort n’était rien d’autre que l’oubli, elle usait le peu d’énergie qui lui restait pour méditer sur les couleurs.

J’ai une très grande admiration pour toutes les descriptions des scènes relatives à l’esclavage, qui m’ont vraiment permis de ressentir les effets de celui-ci, non seulement psychiquement mais presque physiquement. Voici, par exemple, la description de la première sensation de liberté pour Baby Suggs :

What for ? What does a sixty-odd-year-old slavewoman who walks like a three-legged dog need freedom for ? And when she stepped foot on free ground she could not believe that Halle knew what she didn’t; that Halle, who had never drawn one free breath, knew that there was nothing like it in this world. It scared her.
Something’s the matter. What’s the matter ? What’s the matter ? she asked herself. She didn’t know what she looked like and was not curious. But suddenly she saw her hands and thought with a clarity as simple as it was dazzling, « These hands belong to me. These
my hands. » Next she felt a knocking in her chest and discovered something else new : her own heartbeat. Had it been here all along ? This pounding thing ?

Pour quoi faire ? Pour quoi faire est-ce qu’une esclave d’une soixantaine d’année qui marche comme un chien à trois pattes aurait besoin d’être libre ? Et quand elle mit le pied sur le sol libre elle ne pouvait pas croire qu’Halle savait ce qu’elle ne savait pas : que Halle, qui n’avait jamais pu respirer librement, savait qu’il n’avait rien de pareil au monde. Cela l’effraya.
Elle ne savait même pas ce à quoi elle ressemblait et elle n’était pas curieuse. Mais soudainement elle regarda ses mains et pensa avec une clarté telle qu’elle en fut éblouie : « ces mains m’appartiennent. Ce sont
mes mains. » L’instant d’après, elle sentir quelque chose cogner dans sa poitrine et découvrit quelque chose d’autre de nouveau : le battement de son propre coeur. Est-ce cela était là depuis toujours ? Cette espèce de pulsation ?

Je suis sortie de la lecture de ce livre avec une grande satisfaction, non seulement d’être arrivée au bout (car j’ai voulu faire ma maligne et le lire en anglais, mais j’ai buté sur de nombreux mots !) mais aussi d’avoir découvert un très bon roman, même si il est difficile d’accès, d’autant plus dans sa langue originale. Je signale qu’il a remporté le prix Pullitzer en 1988 et que Toni Morrison a reçu le Prix Nobel de littérature en 1993 si cela doit finir de vous convaincre qu’il vaut le détour.

Pour aller plus loin : d’autres extraits (de l’édition française) sont lisibles sur le blog de Karine et ses livres et un film a été tourné en 1998 avec Oprah Winfrey dans le rôle de Sethe

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