Eric-Emmanuel Schmitt – L'Evangile selon Pilate

Je profite d’une grasse matinée improvisée pour continuer le compte rendu de mon défi Blog-o-trésors. Alors malheureusement je ne pourrais pas vous parler d’un Turbulent silence d’André Blink car en voulant faire ma maligne et en l’achetant en anglais, je me suis trompée de livre et au lieu de A chain of voices (titre original en anglais) moi j’ai lu The other side of silence qui n’a jamais été traduit en français et est bien plus récent.
Cela dit c’était un livre vraiment très fort, sur l’histoire d’une pauvre hollandaise laide qui espère trouver un meilleur monde en immigrant en Afrique du Sud et va sombrer peu à peu dans une grande déchéance après avoir été violée et battue (il y a une scène de violence insoutenable toutes les 3 pages) pour essayer de se relever et de se venger. Bon ça donne pas trop envie comme ça mais c’est un très beau livre, par contre il faut avoir le coeur bien accroché.

couverture evangile

Après donc ce petit écart, j’ai poursuivi mon parcours et j’ai lu L’Evangile selon Pilate proposé par Emmyne. Alors déjà le titre est trompeur car le livre est composé de DEUX évangiles : un évangile selon Jésus himself (qui fait 1/3 du volume), puis, l’évangile selon Pilate promis, Pilate reprenant le récit là où Jésus est obligé de le laisser, soit après sa mort.

Dans les commentaires d’Emmyne, on peut lire une certaine Ys qui s’offusque qu’elle ait choisi ce roman comme un trésor… elle répond que « je sais, c’est dur un lundi matin, mais ce livre là…, désolé m’dame. Juste celui-ci, ( le premier lu de Schmitt ), les autres m’ont laissés froide. As-tu vu la pièce L’Evangile selon Pilate avec Jacques Weber ? Impressionnante. ( Bon, et tu l’as lu cet Evangile ??? ) ». C’est tout à fait ça. J’avais déjà lu du Schmitt, juste après la parution de l’Evangile quand il a commencé à être à la mode et j’avais toujours trouvé ses romans inachevés. Ils étaient intéressants, il y avait plein d’images et de phrases scotchantes mais je sais pas, ça allait trop vite, c’était pas assez développé, noyé au milieu et je me disais qu’il avait matière à faire quelque chose de plus abouti.
Ce n’est pas le cas de l’Evangile. Il est vraiment très prenant, son style, relativement simple, vous permet de dévorer le roman très rapidement et permet d’aller à l’essentiel. L’Evangile selon Pilate est très intéressant, puisque c’est une espèce d’enquête policière pour retrouver le corps de Jésus. Pilate croit au départ à une manipulation de la part des apôtres pour faire croire à la Résurrection jusqu’à finir, après avoir épuisé toutes les hypothèses rationnelles, par croire en la Résurrection. C’est très brillant et les différents personnages rencontrés m’ont beaucoup fait penser à ceux des Rois Mages de Tournier.

Mais ce qui m’a causé le plus grand choc, ce sont les 80 premières pages. Parce que faire parler Jésus, il faut oser quand même. Et même si le Jésus de Schmitt est différent de celui des Evangiles traditionnels et de celui auquel je crois (mais après tout je n’en sais rien si le mien est le bon non plus ^^’), j’ai vraiment aimé son Jésus. Je ne peux donc me retenir de vous livrer les premières pages du roman, quand Eric-Emmanuel Schmitt a réussi à me faire adhérer à son roman, en retournant fort adroitement le sacro-saint pacte de lecture :

J’ai vécu une enfance rêveuse. A Nazareth, chaque soir, je m’envolais au-dessus des collines et des champs. Lorsque tout le monde dormait, je passais la porte silencieuse, j’ouvrais les bras, je prenais mon élan et mon corps s’élevait. Je me souviens très bien de la résistance de l’air sous mes coudes, un air plus compact, plus solide et consistant que l’eau, un air embaumé de l’odeur humide des jasmins qui me portait sans un souffle de vent. (…)
Et puis il y eut cette partie de chat perché. Après, plus rien ne fut jamais semblable.(…)
Eprouvant comme jamais l’envie de gagner, je me mis à grimper sur une immense pointe rocheuse, les prises s’enchaînaient, je ne respirais même plus, je montais, je montais et je me retrouvai sur la plate-forme, seize coudées au-dessus du sol. En bas, mes camarades n’étaient plus que des calottes de cheveux avec des petits pieds autour. Ils ne me trouvaient pas. Devenu inaccessible, je ne participais plus au jeu. Au bout de quelques minutes, je poussai un grand cri pour signaler ma présence. Ils se cassèrent le cou, m’aperçurent et applaudirent.
– Bravo, Yéchoua ! Bravo ! (…)
Je me levais pour redescendre et là, la peur me saisit. Je ne voyais absolument pas comment revenir… Assoupi, je palpai le rocher par lequel j’étais venu : lisse. Je suai. Comment faire ?
Soudain la solution m’apparut : il suffisait que je vole. Comme chaque nuit.
Je m’approchais du bord, les bras écartés… L’air n’était pas dense, liquide sous mes bras, comme dans mon souvenir… Je ne me sentais plus porté, au contraire, c’étaient mes épaules, mes seules épaules, qui soutenaient avec peine le poids de mes bras tendus… Du bronze… D’ordinaire, il suffisait que je soulève légèrement les talons pour décoller mais là, mes pieds, rebelles, restaient au sol… Pourquoi étais-je subitement si lourd ? (…)
Je me réveillai sur le dos de mon père, Yoseph, que Mòchèh était allé chercher en hâte. J’avais perdu conscience. Mon père descendait le rocher, sachant trouver les prises imperceptibles. (…)
J’avais aussi entrevu que je pouvais mourir. Moi ! Yéchoua ! D’ordinaire, la mort ne me concernait pas. (…) Non, moi j’étais parti pour vivre pour toujours… (…) Je n’avais rien à voir avec la mort. Et pourtant, là, chat perché sur mon rocher, j’avais senti son souffle humide sur ma nuque. Dans les mois qui suivirent, j’ouvris des yeux que j’aurais préféré garder fermés. Non, je n’avais pas tous les pouvoirs. Non, je ne savais pas tout. Non, je ne m’avérais pas immortel. En un mot : je n’étais pas Dieu.

Si certains sont curieux, je prête gracieusement mon exemplaire !

4 réponses à “Eric-Emmanuel Schmitt – L'Evangile selon Pilate

  1. Pingback: La sagesse est au coin de la rue » Blog-o-trésors, le défi·

  2. On en avait déjà parlé : pour ma part, autant le pacte de lecture a marché à 100% avec Pilate, autant Jésus, rien à faire, je n’y arrivais pas.
    C’est tout de même un superbe roman. Mais décidement, c’est Pilate qui emporte mon coeur…

  3. Bonjour, c’est « une certaine Ys » !
    En effet, je me suis désolée que ma chère Emmyne choisisse un livre de EES pour ce challenge car j’ai littéralement détesté le sirupeux « Oscar et la dame rose » : bons sentiments pour faire pleurer dans les chaumières, tout ce que je déteste. Mais Emmyne a su me convaincre car je sais ses choix excellents. J’ai fait des pieds et des mains pour partir en vacances cet été avec ce livre mais il était toujours emprunté dans les bibliothèques que je fréquente, à croire qu’il a un vrai succès ! J’ai vérifié hier, il est disponible désormais et il est possible que je le lise pendant les vacances de Noël. En fait, il est bien possible qu’il me plaise ce livre, j’apprécie généralement les ouvrages qui touchent à l’homme Jésus qui devait vraiment être un type épatant ! Peut-être donc de bonnes nouvelles bientôt chez moi d’EES.
    Je découvre ton blog grâce à ce billet, j’en suis ravie !

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