L’âge d’or de la peinture australienne – « In a Corner on the Macintyre » de Tom Roberts

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In a corner on the Macintyre
Tom ROBERTS, 1895
Huile sur toile, National Gallery of Australia (Canberra)

Nous poursuivons notre parcours de la peinture australienne et plus particulièrement de cet « âge d’or », qui participe à la construction de l’identité australienne à la fin du XIXème siècle, comme nous l’avons vu précedemment avec Arthur Streeton et son « été doré ». Je vous propose aujourd’hui une toile du peintre Tom Roberts. Né en Angleterre, Roberts immigre à Melbourne dans les années 1870 (il est âgé alors d’une quinzaine d’années) où il est l’élève de Eugene von Guérard (dont je vous ai déjà présenté la toile du Mount Kosciusko). Il retourne ensuite en Angleterre pour finir de se former à Londres, puis revient à Melbourne dans les années 1890. La critique le considère comme faisant pleinement partie de l’école d’Heidelberg.

Cette toile a eu plusieurs titres : Initialement appelée « In a corner on the Macintyre », Roberts a ensuite présentée sa toile au public sous le nom de « The Bushranger ».  Nous allons donc mener cette étude en nous interrogeant sur le véritable sujet du tableau.

Le paysage au premier plan

« Le coin sur la Macintyre » s’inscrit donc dans ce courant de l’impressionisme australien par son sujet principal : le bush australien. La rivière Macintyre coule au nord de l’état de Nouvelle Galles du Sud, la toile a d’ailleurs été peinte près de la ville d’Inverell. Le paysage est reproduit fidèlement, comme une peinture naturaliste. C’est d’ailleurs ce paysage qui est le premier sujet du tableau, le plus évident.

Une énorme falaise de pierre emplit les deux tiers de la toile, réverbérée par l’eau dormante, ce qui la rend encore plus imposante. On retrouve la palette chromatique déjà rencontrée chez Streeton, de jaunes contrastants avec le bleu du ciel. La dominante blanche de la pierre crée une ambiance poussiéreuse et accentue l’impression de sécheresse.

Les différentes strates des rochers crée des lignes parallèles entre elles mais non perpendiculaires à l’axe médian de la toile, ce qui brouille notre perception et crée une légère sensation de déséquilibre. Comme l’ombre chez Streeton pertubant notre appréciation du paysage, il me semble que cet effet de déséquilibre a tendance à perturber notre vision du paysage, à refuser un peu la convention de la peinture traditionnelle de paysage où la toile est considérée comme une fenêtre par laquelle on regarde ledit paysage.

Tous ces effets vont avoir pour conséquence de nous masquer la seule figure humaine présente sur la toile,. Ainsi les lignes des rochers attirent notre oeil vers le coin haut droit de la toile, nous empêchant de fixer notre attention sur l’homme embusqué derrière les rochers.

Le bushranger, un héros australien

detail bushranger

Et vous, l’aviez-vous vu au premier coup d’oeil ?

  La présence de cet homme ne nous est révélée que dans un second temps. Après avoir contemplé la majestueuse falaise, notre oeil va alors apercevoir le cheval sur la droite, plus sombre que le reste du paysage, et ensuite le gilet de l’homme, lui aussi plus sombre.

  Notons que cet homme est un bushranger, soit un bandit de grand chemin, une figure mythique et fondatrice de l’identité australienne. Ces bandit étaient souvent des bagnards qui s’étaient évadés et représentaient pour la population une forme de résistance à l’autorité britannique (dans la région de Melbourne, le bushranger Ned Kelly était surnommé « Robin des Bois »). Le plus célèbre bushranger de cette région fut Frederick Ward, surnommé « Captain Thunderbolt » (c’est le nom qu’il donna à un collecteur d’impôt avant de dérober sa recette) et certains critiques pensent que c’est lui qui est représenté ici par Roberts.

Ward est d’ailleurs mort dans une embuscade contre la police, abattu alors qu’il essayait de s’enfuir en nageant dans une rivière, située à 100km de la rivière Macintyre. Si le lieu n’est pas le même, la volonté de Roberts d’évoquer cet épisode célèbre (n’ayant eu lieu que 25 ans plus tôt) est tout à fait plausible.

detail fumee

La trace de fumée – la plus évidente – au dessus du premier rocher à gauche.

  Le bushranger de la toile est d’ailleurs lui-même pris en embuscade. Ainsi on peut distinguer deux petites traces blanches, plus vives que tout le reste du tableau, au-dessus des rochers, l’une à gauche, au-dessus du premier rocher et l’autre un peu plus haut, à l’extrémité gauche de la falaise. Il s’agit de traces de fumée produites par la poudre à canon des pistolets de l’époque (il ne s’agit pas d’un épisode contemporain de Roberts, car à l’époque de la toile, la poudre sans fumée vient d’être mise en circulation !).

L’on voit donc que la toile représente non seulement un paysage typique australien mais aussi un événement « historique ». Roberts peindra d’ailleurs une dizaine d’années plus tard un événement historique encore plus important, la première session du Parlement du Commonwealth, mais où le paysage aura quand même une place.

Roberts se situe donc à la croisée de deux genres traditionnels, soit la peinture de paysage et la peinture d’histoire. Ici l’événement évoqué n’est pas fondateur pour l’Australie mais il fait partie d’une histoire sociale importante et représentative du pays. En ne peignant pas les assaillants du bushranger, Roberts crée chez nous un sentiment de sympathie pour le bushranger embusqué, nous espérons qu’il réussira à s’en sortir.

Un lien significatif entre les paysages et les hommes

Roberts, et son ami proche McCubbin, se différencie d’Arthur Streeton par l’importance de la présence humaine dans ses peintures de paysage. Ainsi il est important pour lui que le tableau raconte une histoire et ne soit pas seulement au service d’un sentiment patriotique. Il s’éloigne des canons mythologiques hérités des européens (Golden Summer faisait référence à la peinture de la Terre Promise) pour créer une mythologie australienne, qui s’incarne dans un type de paysage et donc dans une façon de peindre précise.

Il n’est pas possible de définir quel est le sujet le plus important entre le paysage et l’épisode historique, chacun ayant une part essentielle dans l’intérêt de la toile. Le sujet de la toile peut être alors lu comme cette relation forte qui s’est nouée entre le territoire australien et les immigrés qui l’habitent depuis plus d’un siècle.

Pour aller plus loin :

- la fiche de l’oeuvre sur le site de la National Gallery of Australia

- l’article francophone et anglophone de Wikipédia sur Tom Roberts où d’autres oeuvres sont présentées

Retrouvez les autres analyses d’oeuvres de cette série sur la page Initiation à l’art pictural australien.

2 réponses à “L’âge d’or de la peinture australienne – « In a Corner on the Macintyre » de Tom Roberts

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