Prémices de la peinture australienne – "Mount Kosciusko, seen from the Victorian border" de Eugène Von Guérard


Mount Kosciusko, seen from the Victorian border (Mount Hope Ranges)
Eugene von GUÉRARD, 1866
Huile sur toile, National Gallery of Australia (Canberra)

Voici aujourd’hui le dernier tableau de nos "prémices", le profil du peintre Eugene Von Guérard est d’ailleurs très proche de celui de Conrad Martens ou de John Glover. Né à Vienne, ayant effectué plusieurs voyages en Italie où il s’est formé, il vivra quelques années à Dusseldörf, participant au mouvement du paysagisme allemand ce qui lui permettra de rencontrer notamment Caspard David Friedrich, un des plus grands artistes allemands romantiques. Le tableau qui nous intéresse aujourd’hui fait d’ailleurs à merveille le lien entre la peinture de paysage traditionnelle et la nouvelle vision du paysage qu’amène le courant romantique.

Un paysage au réalisme poussé…

Le titre du tableau est uniquement descriptif, on nous indique tout simplement le lieu dépeint et l’emplacement auquel se trouve le peintre : "le Mont Kosciusko, vu de la frontière du Victoria". Et il y a en effet une volonté de description scientifique dans la représentation par Von Guérard de la chaîne des "Alpes australiennes" (moi j’aurais plutôt appelé ça le "Massif central australien" mais bon là n’est pas le sujet). Il a d’ailleurs eu l’inspiration de ce sujet lors d’une expédition à laquelle il participait, expédition qui est représentée au premier plan du tableau : on retrouve même le chien qui les accompagnait. Le spectacle du Mont Kosciusko est donc solidement ancré dans le réel, à l’image des rochers au premier plan qui donne un cadre au Mont en lui-même.
L’utilisation de l’homme au premier plan est un procédé souvent utilisé par le peintre de paysage pour donner au spectateur l’échelle. Ici, on voit bien le contraste saisissant entre les hommes, si petits au premier plan, et la chaîne de montagnes qui s’étend loin, avec un horizon situé aux deux tiers en hauteur de la toile. La montagne est donc bien plus grande que l’homme. Et l’utilisation de la perspective atmosphérique qui crée la profondeur par une utilisation graduelle de la couleur bleue ouvre l’espace observé. Il faut d’ailleurs noter que cette technique, qui fut utilisée à de nombreuses périodes a été largement exploitée au XIXe siècle par Friedrich.
Le ciel qui occupe le dernier tiers passe de l’orage dans le coin gauche à un ciel totalement dégagé dans le coin droit, donnant une impression de voir s’étaler devant nos yeux plusieurs moments en même temps, ce qui n’a plus rien de réaliste.

… qui débouche sur une vision symbolique

Cette accumulation de détails débouche donc sur une ouverture vers un paysage imaginaire où le réel s’efface pour laisser la place à une "inquiétante étrangeté". Pour mieux comprendre cet effet, nous allons comparer notre tableau du Mont Kosciusko à l’une des toiles les plus célèbres de Caspar David Friedrich :

toile friedrich voyageur
Le Voyageur contemplant une mer de nuages
1817-1818
Huile sur toile, Kunsthalle de Hambourg

Cette toile est lue traditionellement comme un paysage romantique : c’est-à-dire que les sentiments de l’homme s’y incarnent, le paysage est le reflet de l’âme de l’homme. On voit ainsi dans cette peinture une tentative de lier l’humain au divin par le biais de la nature : ainsi les rochers perdus dans les nuages sont le symbole de la foi de l’homme qui contemple l’au-delà et les montagnes au dernier plan seraient une représentation de Dieu, qui attend l’homme en son paradis.
Il paraît évident que Guérard s’est influencé de cette toile pour construire le cadre de son tableau : on retrouve ainsi la figure de l’homme, vêtu de noir et exposé au vent (dont le mouvement du manteau traduit la présence), sur un piton rocheux surplomblant le vide et offrant une vue imprenable sur un paysage qui s’étend loin devant lui.
Mais on peut aussi remarquer beaucoup de différences dans notre tableau du Mont Kosciusko : l’homme peint par Von Guérard n’est pas du tout en position de domination, bien au contraire le paysage est vu en plongée à l’inverse du mouvement donné par Friedrich à son tableau. De plus il n’y a pas la "mer de nuage" mais bien la montagne qui se déploie au second plan et garde un aspect très matériel par le contraste entre les blocs de rochers et les névés. Cependant le sentiment du sublime et de la contemplation non pas d’un simple paysage mais de tout un univers est bien présent.
La toile de Von Guérard ne semble pas d’ailleurs aussi inquiétante que celle de Friedrich, le mouvement du manteau de l’homme et l’alignement des rochers au sommet du Mont Kosciusko crée ainsi une diagonale allant du coin inférieur gauche au coin supérieur droit de part et d’autre de laquelle semble se déployer le paysage. Cette diagonale conduit ainsi notre oeil de l’amas sombre de rochers aux formes torturées à un ciel complètement dégagé, clair et ensolleillé. Si ce paysage peut nous inquiéter par son étrangeté et son immensité, il est aussi une sorte de Terre Promise, le lieu de meilleurs lendemains pour celui qui saura le coloniser.

La présentation de cette toile et de ce peintre viennent donc clore notre première série de tableaux, prémices de la création d’un art australien. En effet, Eugene Von Guérard, avec sa série de toiles du Mont Kosciusko, connaît un grand succès et est alors reconnu comme un grand peintre. En 1870, on lui confie la première Ecole de Peinture australienne à Melbourne, qui vit émerger le tout premier courant de peinture résolument australien que l’on nomme the "Heildeberg School", qui n’a absolument rien à voir avec la ville allemande d’Heildeberg et dont nous reparlerons allégremment dans notre prochaine série de tableaux.

Retrouvez les autres analyses d’oeuvres de cette série sur la page Initiation à l’art pictural australien.

Une réponse à “Prémices de la peinture australienne – "Mount Kosciusko, seen from the Victorian border" de Eugène Von Guérard

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